Jessica Fièvre: Ecrire, c’est lever toutes les censures

Des fantasmes sexuels, nous en avons tous! Ceux de Sophie, brûlants, se révèlent sans tabous ni censure. L’héroïne du roman, emportée au gré d’aventures tendres et épicées, fait du lecteur le complice de sa démesure. Rencontre avec Jessica Fièvre, une romancière décidément pas comme les autres.

 

Le Nouvelliste: Comment êtes-vous venue à l’écriture ?

Jessica Fièvre: J’ai toujours eu la fibre de l’écriture. Même avant de savoir écrire, j’inventais des histoires. Mes premiers travaux « littéraires » (petites nouvelles) remontent à mon enfance. En ce temps-là, je ne pensais pas devenir un jour un écrivain professionnel, c’était hors de l’horizon de mes rêves: je voulais plutôt devenir médecin ou enseignante… J’ai commencé à écrire mon premier roman pour me distraire et amuser mes amis. Je ne considérais pas cela très sérieusement.

L.N : L’écriture est-elle pour vous un moyen d’exprimer vos joies et vos regrets, vos haines et vos amours ?

J.F: Cette question revient souvent au cours de beaucoup d’entretiens que les journalistes réalisent avec moi. Et ma réponse semble toujours laisser le lecteur insatisfait et soupçonneux: je ne m’identifie jamais (volontairement, du moins) aux personnages de mes romans. Leurs joies, leurs regrets, leurs haines et leurs amours ne sont pas forcément les miens. L’écriture, c’est l’inconnu. Sous ma plume, les personnages mènent leur vie propre. Mes textes naissent sans que je m’en aperçoive. Ils sont là, cachés quelque part en moi et finissent par prendre forme sur le papier ou sur l’écran. Magie?

L’écriture, c’est surtout un défi à relever. Cette fois, par exemple, je voulais me prouver ma versatilité. J’ai donc entrepris d’écrire deux histoires à la fois : Le Fantôme de Lisbeth (Roman Jeunesse) et Les Fantasmes de Sophie (réservé aux adultes). Je peux non seulement me mettre dans la peau d’une adolescente rêvant de devenir un petit rat de l’opéra, mais également dans celle d’une femme sexy et sensuelle. C’est cela la magie de la création.

L.N : Vous étudiez aux Etats-Unis et vous continuez à écrire. Comment arrivez-vous à concilier le métier de l’écriture avec vos études ?

J.F: Il y a deux ans, j’ai obtenu mon Bachelor’s Degree en éducation spécialisée. Je viens d’être acceptée à la Florida International University pour une maîtrise en «Creative Writing » (Création Littéraire)… Alors pas de problème pour concilier ma passion et mes études.De toute façon, l’écriture fait partie de ma routine quotidienne. J’écris tous les jours de 6 heures à 8 heures du matin, après avoir promené mes chiens. Je prends aussi sur mes soirées, mes nuits et mes vacances pour trouver le temps d’écrire. Mes heures libres sont nourries d’écriture… dans des petits carnets, sur des petits bouts de papiers… Tout comme un musicien ou un athlète doit s’entraîner quotidiennement pour garder sa technicité, un écrivain écrit tous les jours pour se perfectionner. Je ne crois pas à la fée Inspiration penchée au-dessus de mon épaule; lorsque j’écris dix pages, il n’en reste parfois que trois utilisables.

L’écriture est un travail solitaire avec aussi des crises de nerfs. J’ai besoin de m’asseoir dans le calme pour écrire mes histoires. Certaines personnes ont l’air de penser que mes romans surgissent par génération spontanée sans que j’aie à m’en occuper. Eh bien, non!

L.N : Vous écrivez plus de romans que de poésie, peut-on dire que l’écriture du roman vous est plus facile?

J.F: J’écris de tout. En Floride, j’ai publié plusieurs nouvelles, telles que Ghost Phone et Brush with a Star. J’ai également publié plusieurs poèmes en anglais.

L.N: En lisant « Les fantasmes de Sophie », à quoi les lecteurs peuvent-ils s’attendre ?

J.F: En 2006, j’ai décidé que j’avais assez d’assurance personnelle et d’expérience littéraire pour me lancer dans une nouvelle aventure. Pour me donner un nouveau challenge, j’ai fait quelque chose d’inouï pour la personne réservée et timide que je suis: j’ai commencé un roman érotique. Le sexe reste très tabou; j’ai commencé une sorte d’escalade dans la « désinhibition littéraire » en écrivant Les Fantasmes de Sophie, un roman érotique. Sophie, le personnage principal, intelligente, curieuse et insatiable, a de nombreux atouts pour séduire. Avec Christian, elle vit une relation sensuelle et sexuelle riche en aventures, en interrogations sur ses propres désirs, sur le regard posé sur soi et sur autrui.

Les Fantasmes de Sophie, ce n’est pas simplement un catalogue de fantasmes et de positions acrobatiques. C’est également un roman psychologique et une réflexion sur la situation en Haïti. Je ne publierais jamais de l’érotisme pour l’érotisme. J’ai voulu créer un roman érotique réussi dans lequel le lecteur non seulement se trouve plongé dans des scènes plus excitantes les unes que les autres, mais où les personnages sont assez complexes pour qu’on s’intéresse réellement à eux, pour qu’ils incitent à poursuivre plus avant la lecture. Ce livre peut troubler, par son évocation régulière, mais non obsédante, de scènes sensuelles éveillant ou réveillant chez le lecteur des désirs enfouis parfois sous des couches de pudeur, de honte de soi, de silence par rapport aux plaisirs sensuels.

Le livre parle de politique, d’amour, de haine, de désespoir, de crime et châtiment. Ecrire, c’est lever toutes les censures. Pour dire après Renée Dunan : «Il faut oser dire n’importe quoi ! La morale est ailleurs que là où on l’imagine.»

L.N : L’amour revient souvent dans votre oeuvre, est-ce une obsession ?

J.F : Par amour, entendez-vous érotisme? C’est difficile d’écrire un roman érotique, parce qu’on court toujours le risque de laisser entendre que ce qu’on raconte, c’est son érotisme à soi, alors qu’évidemment ce n’est pas toujours vrai. L’érotisme est partout, non?Des fantasmes, nous en avons tous! Ceux de Sophie sont brûlants, marquants, se révèlent sans tabous ni censure. L’héroïne, emportée au gré d’aventures à la fois tendres et épicées, fait du lecteur le complice de sa démesure.

Une obsession? Disons que savoir que mes mots font naître une résonance chez d’autres personnes peut être amusant. Je vais citer le Marquis de Sade: « L’érotisme est un pouvoir sans bornes, illimité, démesuré.»

L.N : Quels sont vos auteurs préférés ?

J.F : D’abord Gary Victor. A part ça, mes préférences vont surtout au roman noir, où la distance entre le bon et le méchant est très subtile.

L.N : Le dernier mot.

J.F : Moins de 18 ans? Lisez Le Fantôme de Lisbeth. Plus de 18 ans? Attrapez Les Fantasmes de Sophie.
(1) FIEVRE (Jessica), Les fantasmes de Sophie, L’Imprimeur II, Port-au-Prince, 2006, 86 p.
(2) FIEVRE (Jessica), Le fantôme de Lisbeth, Média Texte, Port-au-Prince, 2007, 78 p.

L’opinion de Gary Victor sur Les Fantasmes de Sophie:

« Pour son nouveau roman, Jessica Fièvre nous surprend en nous livrant un texte brûlant de sensualité. Un récit qui explore sur un mode mi intimiste les sentiments d’une jeune femme n’arrivant pas encore à assumer son divorce et qui dans le tumulte de ses relations éphémères cherche désespérément à renouer avec l’essentiel. Mais au-delà du fracas des sentiments, c’est aussi le regard lucide d’un jeune auteur sur un moment qui est encore dans toutes les mémoires, les mois ayant suivi le départ de celui qui, nous l’espérons tous, soit le dernier dictateur de notre histoire. Une intrigue forte qui plonge dans la folie et l’inhumanité du moment. Un livre à lire certainement. Un livre qui nous permet aussi de découvrir Jessica Fièvre dans un tout autre registre ».

(Propos recueillis par Rébecca S. Cadeau)
Source le Nouvelliste sut http://ww.lenouvelliste.com

Publicités