Jessica Fièvre, le sens du mystère

Le Nouvelliste | Publié le : 15 mars 2005

Extrêmement apte et d’une capacité créative, Jessica Fièvre est une virtuose de l’écriture. Sa pleine muse ressort du rituel, des mystères du Vodou, de la sorcellerie, du mythe. Elle flirte un peu partout. Elle réalise des productions immenses et profondes, aborde la mort, la réincarnation, le rêve , la zombification, le phénomène du dédoublement, l’angoisse. Ce n’est pas sans raison qu’elle traite en toile de fond et fort heureusement le mystère englobant toute son oeuvre crée un réalisme merveilleux discret, sobre.

Le don de l’écriture s’inscrit dans son for intérieur et son âme. Elle veut écrire pour peindre l’état d’une société vilipendée, bafouée, injuriée. Elle entreprend une grande aventure: Le métier de l’écriture, explore et rénove Port-au-Prince, le Cap imaginaire, La Vallée Sauvage. Jessica Fièvre nait le 29 avril 1981 à Port-au-Prince. Son plus grand rêve? Devenir un écrivain célèbre. En 1994, elle écrit Le Feu de la Vengeance resté dans les tiroirs jusqu’en 1997. Encouragée par le succès de sa première oeuvre, elle fait paraitre tour à tour La Bête (1999), L’homme par dessus jaune (nouvelle), La Statuette maléfique (collection Hachette-Deschamps) puis Thalassophobie. En tout et partout, cette auteur est une mystique de la force, de la paix.

Le mystère et l’étrangeté de l’être

Le sens du mystère est si profond chez Jessica Fièvre qu’il la hante de manière récurrente et s’accompagne de maintes représentations relatives au Vodou, au phénomène de la zombification. Avec force précision, toute l’intrigue du Feu de la Vengeance se déroule à la Vallée Sauvage, petit village, situé au Cap. Tout débute autour du voyage, de l’atmosphère euphorique et de la vibration des personnages. Le jour de son arrivée dans la maison qu’elle va désormais habiter avec son père et sa mère, Stéphanie Picourt, personnage principal, se retrouve dans un univers fantasmagorique Coup de théâtre. Le château où s’est installée la famille Picourt est hantée, d’après ce qu’a confirmé Aurélia Bato.

Jessica Fièvre a des goûts bizarres et de l’étrange.Son oeuvre réunit un invraisemblable paysage hérissé de cercueils, de bougies noires, de statuette, de songe, de démons et d’évocation des morts, affectant des formes de démons et de fantômes. Elle partage avec son ainé Stéphane Mallarmé la conception de l’art pour l’art. Au réel, Jessica Fièvre préfère le surréel qui surgit en rêve. Comme le peintre Odilon Redon, Arthur Rumbaud et Paul Claudel, elle a le sens du mystère.

La narratrice Stéphanie Picourt est plongée au plein coeur du rêve, ausculte le mystère du Vodou et de la mort, explore tout le paysage de la Vallée Sauvage, véritable lieu mystique, sombre et vide. Minuit. L’heure tient un couteau. Qui est-elle? Que veut-elle? Mystère. Des images tristes, fantastiques et fortes reviennent tel un fleuve, rien que pour décrire l’état d’effroi et d’angoisse que subit la narratrice.

Encore du surréel, La Statuette Maléfique (collection Hachette Deschamps) brosse Ricardo, lequel offre à sa cousine Jasmine une petite pièce qu’il a achetée des marchands ambulants. Ricardo ne se doute guerre qu’il s’agit d’un objet doté de pouvoirs magiques. Et voilà deux jeunes gens entraînés dans un tourbillon d’événements insolites déclenchés par cette statuette, cadeau encombrant. Il en va de même que dans La Bête et Thalassophobie.

Hantise, peur et sens de la mort

La peur demeure l’expression chatoyante et hostile qu’a vécue Stéphanie Picourt de même que Mathilde, Nelly et Rosemée. Stéphanie Picourt est dans sa chambre, lieu d »enfermement et est stupéfaite vivement de l’ombre. Une peur intense et rageuse lui intériorise. L »angoisse, le spleen et le mal de vivre lui font peur parce qu’elle habite une maison hantée. Scène cauchemardesque. Incroyable. Cette peur s’allie au voyage et à la nature. Raoûl est un peu étrange. Il a des habitudes singulières: disparaître au beau milieu de la nuit.

Un climat d’horreur sévit dans la Vallée Sauvage près du Cap. Bien avant la célébration de son mariage, Xavier est mort tandis que Sena Alexandra Pascale est portée disparue tel un coup de foudre. Rebecca est morte. Elle est morte de quoi? Personne ne sait. Karoll-Ann Goscinny est décédée. La mort demeure une fin en soi, une énigme.

Cette atmosphère de terreur règne et constitue la trame de l’homme au pardessus Jaune. Le tic tac de l’horloge est une preuve palpable. L’homme, maitre Octave à le visage oblong, ses yeux prennent une teinte dorée presque rouge et porte un énorme pardessus jaune. Etat d’enfermement. Enclave. Son regard anxieux tourne vers l’horloge en acajou. Et il y a dans la chambre, des petites bougies noires disposées à travers le recours de la pièce. Mathilde est tassée sur place. La vision de l’enfer s’éternise. La mort des proches de Mathilde est inexplicable. L’homme a un regard diabolique. Une peur irrésistible tressaille Mathilde, en proie à une terrible angoisse.

La Bête est imprégnée de mystère par ce qu’elle se réfère à des images relatives aux démons, au mysticisme, à la sorcellerie. La bête est une masse noire phénoménale Campée sur des pattes gigantesques extraordinairement vélues, ses yeux rouges et féroces, semblables à des brasiers incandescents. Le personnage imaginaire Margareth l\’aperçoit, la fille reste prostée et vidée, se sent brûler sur place. Ainsi Caroline pleure à Mikaëlle son angoisse, son anxiété. Elle apprend que la pièce de sa chambre lui parait étrangement vaste et silence lui pèse. Frayeur. Le corps de Béatrice Camille est ensanglanté et coupé en lambeaux. Crime. Meurtre odieux. Elle a été retrouvée morte rue Bichette. Marquerette, elle, a été lynchée. La bête n’est que Vampire et ne veut que du sang et de la chair.

Par ailleurs, thalassophobie, titre de son dernier roman, peut ne pas accrocher le lecteur par qu’il relève du langage un peu recherché, soutenu. Cependant, au fil des pages se crée et recrée une saveur épatante où des êtres éperdument amoureux de leur petite localité Toukay connaissent un état d’épouvante et d’incertitude, affrontent la mort.

Le terme thalassophobie dérive du grec thalassa, c’est-à-dire, la mer et phobos c’est-à-dire, peur. Sans nul doute, aux dires de Jessica Fièvre, c’est peut-être la peur du Rocher des Martyrs décrite dans son roman. Thalassophobie, c’est une oeuvre captivante, prenante. Scène émouvante, Nelly demande à son amie Rosemée de venir passer ses vacances au bord de la mer. Tout s’annonce bien. Cette dernière finit par découvrir que sa camarade est une personne un peu réservée, voire confidentielle. Une personne connait la vérité et des événements tragiques perturbent la localité de Toukay, site enchanteur et pittoresque au nord d’Haïti où se déroule l’action. Tout à coup, la mort soudaine de Lili Rochas.

Depuis sa disparition, Toukay vit ses moments douloureux. L’enquête se poursuit. Personne ne peut rien comprendre Rosemée tente de percer les mystères entourant Nelly et la mort mystérieuse de sa cousine. Clarisse, elle devient thalassophobe parce que « l’odeur de la mer la rend malade » (Cl.p. 106). Stupéfaction. Peur des ombres. Peur de la mer. La mort sème la terreur. Jessy est morte sur le Rocher des Martyrs.

Extase et rêve

L’histoire narrée dans la Bête se passe en 1998. Nombre de crimes ont été commis dans la capitale. Une rumeur apprend qu’une créature de l’enfer est à l’origine des meurtres. Mikaëlle Saint Pierre connait une crise de personnalité. Elle est submergée de passions demeurées encore inconnues. Sa cousine Caroline, faisant un rêve prémonitoire, la met en garde contre la bête si sauvage qu’elle soit. Tout le monde est suspect: Frédérique, le meilleur ami de Mikaëlle Saint Pierre, Ralph, le courtisan de Mikaelle St-Pierre Caroline. Atmosphère tendue. Un combat furtif s’enchaine entre le bien et le mal, l’idéal et la réalité.

Contrairement à la Bête, L’homme au pardessus Jaune, Le Feu de la Vengeance ou Statuette Maléfique, thalassophobie est dense et traite du merveilleux, du pur mystère, de l’insolite et que son fil conducteur n’est autre que la fureur de la mort dans une localité paisible où elle engendre toute sorte d’émois et empêche aux habitants de vivre. Vision réaliste. Vision psychologique du danger réel et imaginé: La mort.

Toute la production de Jessica Fièvre évoque de manière précise le mystère, l’énigme et le merveilleux. Mystère ne constitue que la trame de son oeuvre et pullule à son bon escient avec la présence féminine s’efforçant de résister face à la peur et à la mort. La Bête, Le Feu de la Vengeance et thalassophobie sont des leitmotiv, d’une telle démarche, qui touchent l’obscurité et l’épouvante. Jessica Fièvre est une mystique. Extase. Elle exalte l’absolu, l’intuitif du mysticisme et l’onirisme dissimulé.

L’espace imaginaire est réaliste. Il y a tantôt des lieux révélant d’une sorte d’enclave, clos, soit restaurant, voiture, maison, chambre et s’ouvre sur des espaces ouverts et libres: Port-au-Prince, Vallée Sauvage, Bois Patate, Babiole, Turgeau (…). Tout est le parcours que cheminent les personnages dans leur démarche, leur soif inassouvie, leur quête de survie et de liberté.

L’oeuvre de Jessica Fièvre est une grande aventure, une découverte. Angoisse, mort, désespoir et émotion résonnent au fil des pages. La hiérarchisation des personnages est inscrite dans une atmosphère de tension et de lutte. Son écriture est simple et alerte. Elle n’a pas de construction complexe. Vite, elle écrit pour être lu par des lecteurs appréciant la facilité et la simplicité esthétique mystique. La romancière s’intériorise vers l’étrangeté de l’être. L’atmosphère est sibylline, ésotérique et énigmatique, imprégnée d’aversion et de terreur. Elle crée des espaces imaginaires réalistes, des personnages dépravés, impavides et inspirés de la peur. Peur de leur ville et de leurs conditions d’existence. Peur de la mort.

Jobnel Pierre

Publicités