Une maison dans le sud, par Julie Limoges

C’était une maison, une maison dans le Sud.

Un beau mas de Provence construit sur un terrain pentu traversé de restanques bien alignées. Avec une simple route en terre pour y accéder et des arbres touffus pour le camoufler aux regards indiscrets, il s’agissait là d’un paradis de tranquillité pelotonné au fond d’un val isolé.

Un paradis aux murs neufs et à la peinture fraîche.

Le premier jour, Jean et Lydia avaient senti leur cœur se soulever de bonheur en descendant de leur voiture. Les déménageurs étaient pourtant encore à l’œuvre et les cartons empilés dans tous les coins donnaient à l’intérieur de la bâtisse un air de ville assiégée. Le chaos ambiant ne les avait néanmoins pas empêchés de se projeter dans l’avenir.

Chez eux.

Maintenant à la retraite, ils allaient – enfin ! s’installer dans leur maison. Celle qu’ils avaient construite en rêve et rêvé de construire toute leur vie.

Ils avaient tout choisi. De la première brique à la dernière plinthe, de la largeur des escaliers à l’espacement des luminaires, de la couleur des murs aux teintes du papier peint des placards.

Tout.

 

Après le départ des déménageurs, les jours s’étaient envolés aussi vite que les mois d’été.

La maison s’était remplie petit à petit de meubles et avait été habillée de tableaux, de plantes et de souvenirs. Dans le même temps, la terrasse surélevée s’était couverte de fleurs et les restanques, de grands massifs.

Sur la coquette esplanade de bois, Jean et Lydia aimaient savourer, le soir venu, un verre de vin. Assis dans leurs fauteuils, ils planifiaient les aménagements du lendemain dans la douce pénombre du vallon.

Le mois d’août touchait à sa fin quand le soleil de plomb refusa de laisser sa place à la pluie. La température monta dès lors chaque jour un peu plus. Jean et Lydia s’en accommodèrent, toujours plongés dans l’effervescence de leur emménagement. Ils dormaient moins bien et la chaleur les assommait, certes, mais ils étaient heureux. Quelques degrés de trop n’étaient pas suffisants pour entacher leur bonne humeur.

Il leur fallait juste un peu plus.

 

***

 

Une semaine plus tard, Jean et Lydia portaient l’ultime touche à la décoration du salon lorsqu’ils la humèrent pour la première fois.

L’odeur.

Une puanteur âcre et entêtante. Chaude. Moite. Des miasmes aussi diffus que prégnants, semblant venir de partout et de nulle part à la fois.

Ils s’en alarmèrent, bien sûr, et écumèrent la bâtisse à la recherche de tâches d’humidité ou de canalisations abîmées.

Pour ne rien trouver.

— C’est sûrement un petit animal crevé dans les murs, suggéra Jean. Il a dû se coincer dans un tuyau. Un large popotin, ces bêtes-là !

— J’apprécie que tu n’ajoutes pas « comme ta mère » … soupira Lydia avec un sourire.

— Non, ta mère ferait exploser le tuyau ! se moqua Jean.

Ils rirent tous deux et allèrent ensuite prendre leur repas dans la cuisine. Ce soir-là, à l’instar des nuits précédentes, ils se couchèrent heureux.

 

Le lendemain, Jean s’inquiéta pour la première fois.

De la grosseur d’un ongle et de la noirceur des excréments dont elles se repaissent, les mouches débarquèrent dans la maison. Le salon bourdonna de leur charge héroïque. Elles se vautrèrent sur les tableaux hors de prix, salirent de leurs corps dégoûtants les murs d’un blanc nacré, ne respectèrent ni la nourriture ni les occupants. Lydia les chassait des fruits et des légumes ; elles revenaient aussitôt. Jean entreprit de les écraser par dizaine ; elles paraissaient toujours plus nombreuses.

Après plusieurs heures de vaine lutte, à coup de bombes insecticides et de produits répulsifs, ils durent s’avouer vaincus.

— Foutues mouches, marmonna Jean.

Il se tourna vers sa femme, qu’il découvrit livide devant son intérieur annexé.

— Au moins, elles ne nous mangeront pas ! s’exclama-t-il pour détendre l’atmosphère.

Lydia afficha un léger sourire à ses élucubrations, puis ses yeux bleus exprimèrent le désarroi quand ils se posèrent de nouveau sur les insectes hideux.

Pendant le déjeuner, entre deux mouvements de bras pour écarter les bêtes de son assiette, Jean arriva à la conclusion que cette situation ne pouvait plus durer. Il se leva, adressa un regard compréhensif à Lydia et se rendit dans le salon. Après une recherche dans le bottin, il composa un numéro. À l’autre bout du fil, un homme à la voix grave et au timbre rauque décrocha. Il se présenta comme un spécialiste des nuisibles : un tueur d’insectes.

La discussion commença, pleine d’espoir. Puis, rapidement, le visage de Jean se tordit dans une grimace contrariée.

Une semaine.

Il ne viendrait que dans sept jours. Jean accepta le rendez-vous, conscient qu’il n’obtiendrait pas mieux chez le peu de concurrents revenus de vacances. Pas question d’aller vivre ailleurs, non plus, leur plus proche famille et leurs amis habitaient à des centaines de kilomètres. Quant aux hôtels, ils ne trouveraient rien à un prix raisonnable en pleine saison touristique.

 

Le quotidien se poursuivit dans le bourdonnement continuel des mouches. Jean et Lydia déjeunaient, se lavaient et dormaient avec lui. Il résonnait dans leur corps et tournoyait dans leur esprit.

Et l’odeur – oh, l’odeur ! elle s’amplifia. La puanteur, qui se limitait jusque-là au salon, gagna peu à peu toute la maison.

Quelques heures après le coup de téléphone, elle s’insinua goulûment dans la cuisine, puis dans la buanderie adjacente. Le lendemain, elle se faufila en douce jusqu’aux toilettes, avant de gravir lentement les marches de son pas nauséabond. Arrivée à l’étage, le troisième jour, elle conquit la salle de bain. Le dressing tomba rapidement sous ses griffes. Au crépuscule, la pestilence avait pris place dans le lit.

 

Le quatrième jour après l’invasion des insectes, le paradis s’était bel et bien transformé en enfer.

Lydia passait de longs moments sur la terrasse où elle se réfugiait malgré la chaleur écrasante, prostrée sur son siège et au bord des larmes. Elle avait fermé la baie vitrée pour ne pas entendre le bourdonnement infernal, mais les mouches se heurtaient à la vitre dans un écœurant « poc » qu’elle ne pouvait ignorer.

— Ne ferme pas ! lui assena Jean en rouvrant la vitre. Elles ne quitteront pas la maison, sinon !

Lydia regarda avec perplexité son mari secouer un torchon devant les fenêtres et les portes, toutes ouvertes. Oh, les insectes démoniaques se fichaient bien de leurs gesticulations… Ils devaient rire, d’ailleurs, en les voyant si désespérés.

Le soir venu, les insectes étaient toujours là, accrochés sur les murs à les fixer de leurs yeux globuleux.

 

Le cinquième jour, Lydia se réveilla au son strident d’une mouche qui frôlait son oreille. Elle chassa d’une main lourde l’importune, qui revint se poser sur son bras. Elle soupira et renonça à se débattre. Elle suivit dès lors le ballet incessant des formes noires sur le plafond jusqu’à ce que Jean s’éveille à son tour.

Ils prirent le petit déjeuner sur la terrasse, loin des insectes et de l’odeur immonde. Malgré le ciel bleu et le soleil éclatant, aucun d’eux ne profita de ce moment de répit. La fatigue se lisait sur leurs visages blêmes aux yeux cernés. Eux, naguère pimpants sexagénaires aux traits rieurs, étaient devenus en l’espace de quelques jours deux petits vieux usés et grincheux.

Jean n’essayait plus de détendre l’atmosphère. Il ronchonnait aussitôt qu’un insecte l’effleurait.

Lydia demeurait mutique, le regard à la fois perdu dans le vide et frénétique au moindre bourdonnement.

Lorsque Jean se leva à la fin du repas pour ranger les produits frais, il oublia de fermer la porte-fenêtre derrière lui. Son entrée dans le salon occupé provoqua la panique chez les mouches. Elles décollèrent toutes en même temps et se ruèrent vers la lumière.

Certaines réussirent à passer par l’ouverture. Les autres, très nombreuses, percutèrent la vitre avant de s’entêter contre l’obstacle dans une mêlée informe.

— Jean ! cria Lydia en se redressant. Fais un peu attention !

Elle recula jusqu’au bord de la terrasse, les yeux exorbités par la peur et les poings serrés.

— Calme-toi, rétorqua-t-il sèchement. Il ne s’agit que de mouches.

Le ton plus que le contenu de la phrase amena Lydia à l’explosion.

Que de mouches, hein ! s’égosilla-t-elle. On ne peut même plus vivre dans notre maison ! Je viens ici dès que je me suis lavée et j’y reste jusqu’au soir, sous le cagnard !

— Je sais ! tonna Jean. Et que veux-tu que j’y fasse, là, maintenant ?

— Tu aurais dû rappeler le spécialiste, insister jusqu’à ce qu’il vienne, contra-t-elle. Mais comme à chaque fois tu fais le dos rond plutôt que de t’affirmer.

— Tu aurais pu aussi t’en occuper toi-même, si je suis si nul !

— Oh, Jean ! hurla-t-elle presque. Ne recommence pas !

Les sentiments de Jean le poussaient à s’approcher d’elle et à la prendre dans ses bras. Son amertume le fit se retourner sans rien dire.

Il s’enfuit vers la cuisine, abandonna ce qu’il portait, puis en ressortit pour gravir l’escalier. Il s’isola dans le bureau où il se laissa choir dans un large fauteuil.

La colère amplifiait la chaleur déjà étouffante de cette journée caniculaire. Il transpirait à grosses gouttes. Tandis qu’il étendait ses jambes, il se rendit compte que les mouches avaient cessé de voler. Elles paraissaient le fixer de leurs innombrables et énormes yeux, comme si elles attendaient quelque chose avec impatience. Jean n’appréciait pas leur intérêt.

Il s’endormit néanmoins, bercé par la tiédeur de l’air et le souffle fétide de l’odeur.

 

***

 

Un bruit tonitruant tira Jean de son doux sommeil et le fit sursauter.

La nuit était tombée et le bureau, plongé dans une obscurité dense. Par la fenêtre pénétrait à présent un vent puissant. Il portait les rugissements de la tempête qui se déchaînait à l’extérieur et sa moiteur étouffa Jean plus sûrement encore que la canicule de l’après-midi.

Un éclair furieux sortit la pièce des ténèbres.

Il révéla le cadre de la fenêtre, ainsi que les grappes noires étalées sur le papier peint rose. L’espace d’un instant, Jean eut l’impression qu’elles coulaient le long des parois. La lumière se réverbéra dans leur robe luisante, souligna les reliefs étranges de cette masse grasse et grouillante.

Puis, tout disparu dans l’obscurité.

Jean secoua la tête pour remettre en ordre ses pensées, puis se releva. Il tâtonna pour rejoindre la porte, qu’il ouvrit avant de pénétrer dans le couloir sombre. Sa main trouva l’interrupteur, mais aucun éclat ne jaillit des plafonniers quand elle le bascula.

La maison était-elle entièrement privée de courant ? L’invasion des mouches, la canicule et maintenant ça… Il jura entre ses dents et avança lentement vers l’endroit qu’il supposait être le haut de l’escalier.

Il remarqua alors une faible lueur provenant du rez-de-chaussée.

« Lydia… »

Il descendit prudemment les marches et trouva sa femme assise au milieu du salon, le plaid du canapé sur la tête. À côté d’elle, sur la table basse, trois bougies éclairaient le maigre espace composé du bord de la cheminée, du tapis devant elle et des fauteuils installés en arc de cercle.

Au-delà de cette muraille dérisoire, des essaims d’insectes tourbillonnaient.

La chaleur et l’orage avaient excité l’armée de mouches. Le bruit strident de leurs ailes couvrait presque celui du tonnerre tant elles se cognaient et s’accrochaient. La perspective de la pièce paraissait se perdre dans les nuages noirs qui allaient et venaient à toute vitesse. Les rideaux grouillaient autant qu’un filet de pêche abandonné et les lampes désormais éteintes servaient de refuge à des centaines de papillons et de petites bêtes nocturnes, elles aussi piégées dans ce cloaque.

Car leur maison dans le Sud, leur beau mas n’était rien d’autre à cet instant.

Jean resta immobile au pied de l’escalier, écrasé par cette vision. Ses yeux suivirent le vol chaotique de l’armada en déroute, puis ils s’arrêtèrent sur Lydia.

« Oh, Lydia… » songea-t-il avec tristesse.

Il écarta les vagues d’insectes en les balayant de ses bras et vint s’agenouiller à côté de sa femme. Il passa ensuite ses mains sur la couverture et attrapa doucement son visage.

— Il n’y a plus d’électricité, bredouilla-t-elle. Et le téléphone est coupé.

— Je sais, répondit-il simplement.

— J’ai écrasé toutes les mouches que j’ai pu, lança-t-elle, désespérée. Une par une, jusqu’à en faire de gros tas au sol… Et tu sais quoi ? Les autres les ont mangés.

Elle rit d’un rire morne.

— Elles les ont mangés et elles ont été pondre partout, même dans les tiroirs. Elles vont nous manger, nous aussi, tu sais.

— Non, Lydia, elles ne nous mangeront pas, dit-il pour la rassurer.

Il profita de ce qu’elle levait la tête vers lui pour la prendre dans ses bras. Elle s’y pelotonna désespérément.

Ils restèrent ainsi de longues minutes, assommés par le tonnerre implacable et le bourdonnement incessant. Puis, Jean sentit Lydia se détendre et sa respiration se calmer. Il s’appuya contre le bord du canapé.

Le cuir du meuble était mouillé. Tout comme la table et l’écran de la télévision. L’humidité badigeonnait la moindre surface lisse tandis que des boursouflures cloquaient le papier peint.

La maison entière suintait.

 

Et l’odeur… Cette foutue odeur !

 

Jean peinait à ignorer sa présence répugnante lorsqu’un baroufle assourdissant se répercuta dehors. Il fut suivi par un bruit déchirant.

Le vent redoubla et son rugissement se mêla aux bourdonnements affolés des milliers de mouches.

— Jean ? s’inquiéta Lydia.

Il ne répondit pas. Il craignait qu’un arbre ne tombe sur le toit ou, pire, qu’un glissement de terrain les emporte, Lydia, lui, la villa et leurs saloperies d’envahisseuses.

L’odeur s’amplifia alors d’un coup, le prenant au dépourvu.

La puanteur reflua des pièces de l’étage, dévala les marches jusqu’au salon et vint s’asseoir sur le fauteuil devant la fenêtre. La maison dégageait une telle émanation que Jean dut se plaquer une main sur le visage. Son nez hurlait à l’infamie. Ses yeux pleuraient sous l’âcreté des effluves.

L’odeur était insupportable.

Il se leva d’un bloc.

— Jean ? implora Lydia.

Il pivota et scruta les parois, les baies, les plinthes : tout ce qu’ils avaient eux-mêmes dessiné et placé dans les plans définitifs. Son regard s’arrêta sur la grande et belle peinture accrochée sur la cloison courant du bas de l’escalier jusqu’à la porte de la cuisine.

Ce mur où transitaient nombre de canalisations. Ce mur qui dégoulinait à la fois d’eau et d’une immonde chape noire de mouches.

Il s’approcha du tableau d’un pas décidé, ignorant les insectes qui le frôlaient ainsi que la puanteur qui l’assommait, et attrapa les bords de la toile.

Derrière, il découvrit le papier peint gorgé d’un liquide noirâtre. La tache humide formait une vaste silhouette semblable à celle d’un oiseau. Au milieu, à la hauteur de la tête du pauvre volatile, un trou d’une dizaine de centimètres défigurait la paroi. L’eau sale s’infiltrait par là et charriait avec elle tout un tas de fluides étranges et de petites nasses d’œufs aussi blancs que l’étaient jadis les murs.

L’odeur avait élu domicile de l’autre côté. De sa cachette nauséabonde, elle pouvait les poursuivre n’importe où dans la maison.

— Jean ! cria Lydia.

Le tonnerre gronda.

Il s’adressa aux viscères fatigués de Jean et réveilla son corps suant. Sa colère fit le reste.

Il se tourna vers sa femme et la fixa. Ses yeux avaient beau s’accrocher à son visage, ils ne la voyaient pas. Ils dévoraient de leur intensité le tisonnier à côté de la cheminée.

Les membres de Jean se mirent en route machinalement. Ils le menèrent jusqu’à l’âtre, saisirent l’objet, puis le ramenèrent devant le trou abject.

Le premier coup fissura le mur fragilisé. Le deuxième arracha un bout du papier peint et fit tomber un pan de plâtre. Le suivant, plus puissant encore, ouvrit une brèche profonde dans les défenses de l’odeur.

Un bourdonnement terrifiant remonta des fondations de la maison. La glaçante menace ne parvint néanmoins pas à atteindre Jean, qui porta un nouveau coup, de toutes ses forces.

 

Une clameur monstrueuse succéda à son geste.

De derrière la paroi éventrée, des milliers de mouches se ruèrent dans le salon. Les battements de leurs innombrables paires d’ailes couvrirent totalement les rugissements du vent et le tapage de l’orage.

Jean ne voyait plus rien. La marée d’insectes tournait autour de lui, venant et refluant comme les vagues sur un rivage abandonné. Elle occultait totalement son champ de vision, percutait son visage et vrombissait dans ses oreilles. Il sentait les pattes dégoûtantes courir sur sa peau. Ses vêtements devenus vivants remuaient sous la poussée des mouches piégées.

Perdue dans cette gigantesque nuée, Lydia hurlait. Jean réalisa qu’il criait, lui aussi, lorsqu’une poignée d’insectes pénétra dans sa bouche.

Il se débarrassa du tisonnier et recracha tout ce qu’il put. Le goût rance sur sa langue lui indiqua qu’il en restait encore. La bile remonta de son estomac, puis un liquide chaud et puant jaillit de ses lèvres. Il distingua vaguement ses mains, au travers des formes noires et fusantes qui striaient le monde.

Elles étaient couvertes d’un fluide jaunâtre… et de mouches.

Déjà, les bêtes avides s’étaient jetées sur leur pitance toujours tiède. Elles aspiraient le jus répugnant ainsi que tout ce qui se trouvait à leur portée. Telle que la peau de Jean.

La douleur succéda au dégoût. Des centaines de bouches ardentes attaquèrent son épiderme et envoyèrent sur ses nerfs une souffrance insupportable. Ça le démangeait à le rendre fou. Ça le brûlait à l’en faire pleurer.

Ça le dévorait.

Il se frictionna le corps de ses mains sales, tenta de se libérer du monstre d’insectes.

En vain.

Les créatures insatiables ne lâchèrent pas leur repas.

Jean hurla. Jean se débattit. Alors qu’il essayait de s’enfuir, ses semelles glissèrent sur le carrelage humide. Son dos percuta avec violence le mur éventré. La paroi résista quelques instants, avant de céder dans un cri déchirant.

Un pan entier du mur bascula en arrière, entraînant Jean avec lui.

 

***

 

Quand Lydia rouvrit les yeux, elle fut accueillie par les rayons du soleil.

De sa position, elle apercevait le ciel paré de sa robe matinale légèrement rosée. Les oiseaux chantaient pour l’encourager et une brise ténue se faufilait entre les branches où ils étaient perchés.

Le doux son de la nature était cependant troublé par un vrombissement.

Lydia grimaça, gênée par le bruit, puis elle se passa une main sur le front pour dégager un cheveu qui la chatouillait. Ses doigts ne rencontrèrent pas la mèche, mais le corps bourdonnant d’un insecte, qui, mécontent, s’envola et alla se poser sur la baie vitrée entrouverte.

La présence de la petite mouche à l’abdomen noir et aux yeux globuleux rappela à Lydia le cauchemar des jours précédents.

Elle se redressa aussitôt, les muscles tendus et le regard alerte. Son attention se porta immédiatement sur la couche noire qui recouvrait l’ensemble des murs ; la maison entière semblait avoir été repeinte pendant la nuit.

Une autre zone restait épargnée par la fange et il s’agissait du vaste trou qui défigurait la paroi au bout de la pièce.

« Jean ! » pensa soudain Lydia.

Elle se retint de crier le nom de son mari et se releva avec lenteur. Les insectes ne réagirent pas à ses mouvements, comme si la tempête les avait eux aussi épuisés. Elle profita de leur apathie pour se rendre jusqu’au mur éventré.

L’odeur écrasante gagna ses narines et s’amplifia à mesure que Lydia avançait. La puanteur devint insupportable au niveau du trou. La lumière y filtrait, éclairant le vide sanitaire, deux mètres en dessous. Lydia se plaqua une main sur le visage, puis se pencha par la brèche.

Elle hurla.

Sa voix cassée dévala la large colonne d’aération, heurta la couche de déjections qui en tapissait le fond, suivit la pente douce badigeonnée de papier toilette et mourut dans la bouche déployée de Jean.

Jean, allongé et inerte dans son linceul d’immondices. Jean, couvert de mouches jusque dans le creux de ses orbites. Jean, tressautant d’une vie larvaire sur le point d’éclore.

Non loin du cadavre, une canalisation ouverte laissa tomber un agrégat noirâtre.

Pas besoin d’être un génie en plomberie pour savoir que cette gaine aurait dû être solidaire de sa consœur, ouverte un mètre plus loin. Tous ces déchets, tous ces excréments déversés jour après jour sous la villa, avaient attiré la lie des environs. Le rêve de cette maison dans le Sud, celui de leur vie : gâché par un dérisoire petit oubli.

Par un ridicule amas de déjections.

Un simple tas de merde.

***

photo_julie_limoges

Née en 1983, je me destine tout d’abord à une carrière sans histoire dans le vaste, et très restreint, monde de l’océanographie. Après un malheureux incident – et la découverte de ma phobie des requins -, je me tourne vers le domaine plus terrestre de la communication visuelle.

Je déchante cependant très vite lorsque je me rends compte que le merveilleux milieu de la com n’a rien à envier à la pire cage à requins. Je choisis alors de partir à l’autre bout de la planète pour me changer les idées.

Une certification en japonais plus tard, je décide de rentrer au bercail. À mon retour, je tente ma chance dans une spécialité fort différente et obtiens un diplôme en ingénierie informatique, domaine qui, à défaut d’être drôle, permet de manger jusqu’à la fin du mois.

Toujours captivée par le dessin malgré mes mésaventures, je continue à développer mon univers graphique. C’est lors de l’ébauche d’un court roman pour mettre en scène l’un de mes projets que je découvre les plaisirs, et les difficultés, de l’écriture. Ce médium, qui me paraissait jusqu’ici inaccessible, devient alors une vraie passion.

Passion qui ne m’a plus quittée depuis.

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