Meurtres à un mariage, par Cassy Janvier

Une belle soirée s’annonçait dans la vallée de San Fernando. Le soleil avait décliné doucement à l’horizon pour laisser apparaître un croissant de lune annonciateur d’évasion romanesque. Une légère brise faisait danser le feuillage des arbres et balancer les oiseaux dans leur sommeil. L’atmosphère environnante respirait un calme bienfaisant mais, dans la villa des Rider, une grande agitation régnait, et pour cause ! L’une des jumelles Rider allait se marier.

Debout devant le miroir de sa chambre depuis déjà un bon moment, Virginia se perdait dans la contemplation de son reflet. Son visage rayonnait, ses joues éclataient et son cœur battait la chamade tant l’excitation l’envahissait. Elle pivota sur elle-même pour la énième fois afin d’admirer sa somptueuse robe blanche. Juste à ce moment, la porte s’ouvrit pour laisser entrer Kate, la meilleure amie de Virginia, suivie de la mère de cette dernière.

En voyant sa fille, un sentiment de fierté envahit Angela Rider. Bien qu’elle aimât ses deux filles, Mary et Virginia, sans aucune partialité, elle avait toujours été particulièrement fière de Virginia. Elle était devenue exactement ce qu’elle avait voulu qu’elle soit : une jeune femme pleine de vie, ambitieuse et très entreprenante. En bref, son portrait craché. Et, aujourd’hui, elle allait se marier avec un écrivain célèbre, Patrick Greywood, qui ferait l’honneur de la famille. Oui, elle était très fière d’elle, comme son père l’aurait été s’il avait été encore de ce monde.

– Qu’elle magnifique mariée ! s’extasia Kate.

– Merci, répondit Virginia avec un sourire. Mary est arrivé ? s’informa-t-elle, s’adressant à sa   mère. Elle avait affirmé qu’elle rentrerait à dix-sept heures, et il est dix-neuf heures.

– Son vol a dû avoir du retard, répondit Angela.

Le téléphone de Virginia se mit à sonner.

– C’est Patrick, dit-elle après avoir identifié le numéro.

– Bon, on vous laisse bavarder, dit sa mère avec un sourire entendu. Mais dépêche-toi d’être prête pour m’aider à accueillir les invités, car ils commencent à arriver.

La cérémonie prévue pour vingt heures devait se dérouler à la villa. Le révérend Williams, un ami de la famille, avait accepté de la célébrer. Elle serait suivie d’un grand dîner qui rassemblerait les parents des mariés et leurs amis proches, ce qui équivalait à vingt personnes. Pour des raisons difficiles à deviner, les mariés avaient décidé, d’un commun accord, d’adopter un cérémonial fort simple en la circonstance.

***

Aux environs de vingt heures moins le quart, presque tout le monde était là. Attendant l’arrivée du révérend, du futur marié, et de sa sœur, Virginia animait les conversations. Allant d’un groupe à l’autre, elle discutait, souriait aux compliments et aux félicitations d’usage, riait aux plaisanteries, tenant avec nonchalance une coupe de champagne. Ils étaient tous rassemblés dans une salle de séjour richement décoré et des serveurs élégamment vêtus effectuaient des allers-venues constants, offrant vin, champagne et amuse-gueules. Les conversations allaient bon train et tout le monde semblait passer un agréable moment.

A vingt-et-une heure trente, l’inquiétude d’Angela se transforma en angoisse. Le révérend Williams était arrivé depuis longtemps mais Mary et le marié brillaient par leur absence et de plus étaient injoignables. Virginia, montée dans sa chambre plusieurs minutes plus tôt, n’était pas encore descendue. Il fallait prendre une décision rapidement avant que les invités ne commencent à se poser des questions. Angela supervisait les derniers préparatifs pour le dîner. Comme tout semblait fin prêt, elle pensa qu’il n’y aurait pas de mal à ce qu’elle s’éclipse un instant. Dans sa chambre, elle chercha en vain les clés de sa voiture. Pensant les avoir laisser dans le véhicule, elle se rendit au garage et tomba nez à nez avec sa fille.

– Virginia ! Mais, que fais-tu ici ? L’interrogea-t-elle.

– Je… J’allais me rendre chez Patrick pour savoir ce qui le retarde tant, dit-elle d’une voix tremblante.

– Ah ! Justement, moi aussi j’allais m’y rendre, répondit Angela.

Brusquement, Virginia éclata en sanglots et se jeta dans les bras de sa mère.

– Allons, ma chérie, ne pleure pas, dit Angela en lui caressant les cheveux.

– Je… Je l’aimais tant ! Pourquoi m’a t-il abandonné ?! lâcha-t-elle en hoquetant.

– Tais-toi, lui intima gentiment Angela. Écoute, nous allons nous rendre chez lui pour en avoir le cœur net, d’accord ?

Tout en parlant elle s’était écarté de sa fille et la regardait à présent droit dans les yeux.

Soudain, son regard fut attiré par le coffre de sa voiture. Un liquide rougeâtre sortait des interstices, goutte après goutte…

– Ah, non ! Ce n’est pas vrai ! s’exclama Angela.

– Quoi ? Qu’est ce qu’il y a ?

Virgina suivit son regard.

– J’ai dû oublier une bouteille de vin dans le coffre. J’étais pourtant sûre de les avoir toutes prises.

Tout en parlant, Angela s’éloigna en direction du véhicule et souleva le coffre avec nonchalance. Ce qu’elle vit alors lui glaça le sang. Son visage se tordit en une expression d’horreur.

– Oh, mon Dieu ! … lâcha-t-elle dans un souffle.

Virginia s’approcha et se figea. Son visage pâlit effroyablement. Son futur époux baignait dans son sang… Et quelle dérision, il portait son costume de marié !

***

Dans la villa des Rider où résonnaient plus tôt les éclats de rire, régnait à présent une ambiance morbide et la tension qui flottait dans l’air était palpable. Après la découverte du corps de Patrick, Angela, profondément choquée, demanda à Kate d’appeler la police et les secours. Malheureusement les craintes furent confirmées : Patrick était mort. Apparemment, il avait été tué d’une balle à la poitrine. Le corps, enveloppé d’un drap blanc, avait été emporté sous le regard ahuris des invités.

Le policier chargé de l’affaire décida d’interroger les invités et de procéder à la fouille de leurs véhicules avec l’aide de ses co-équipiers . Kate se dépêcha de conduire Virginia à sa chambre et lui fit avaler un somnifère.

***

A vingt-deux heures, l’interrogatoire battait son plein dans la salle de séjour. L’inspecteur avait laissé partir quelques invités dont les explications avaient été jugées correctes et il ne restait maintenant qu’une dizaine de personnes. Les Greywood et les Rider, tous ravagés, essayaient de se soutenir face à cette dure épreuve.

Toms, meilleur ami et témoin du marié, se dirigea vers le frigo et en sortit une canette de bière. Il retira sa cravate, déboutonna le col de sa chemise avant de tomber d’épuisement dans l’un des sièges. Peu après il aperçut Mélissa, la sœur de Patrick, assise à l’autre bout de la table. Les yeux perdus dans le vide, elle tirait de longues bouffées d’une cigarette.

– Tu n’es pas avec les autres ? demanda Toms.

– Ils font tous une tête d’enterrement là-bas, à se lamenter sur leur sort. J’en ai eu marre, j’ai décidé de venir prendre l’air.

Elle s’exprimait d’un ton neutre et très calme, trop calme même. Toms sniffa l’air et il réalisa que ce n’était pas du tabac que Mélissa était en train de fumer. «Et dire que toute sa famille croît qu’elle a arrêté de se droguer» pensa-t-il.

– Les flics ne trouveront jamais l’assassin de Patrick, déclara-t-elle.

Toms eut un hoquet de surprise.

– Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

– C’est évident. Personne ici ne semble avoir de raison de le tuer, reprit-elle sur le même ton. Sauf peut-être…

Elle laissa sa phrase en suspend et plongea ses yeux dans les siens.

– Toi, acheva-t-elle.

Il parut choqué et incrédule.

– Moi ?!

Elle hocha la tête en le scrutant avec méfiance.

– Non, mais tu divagues complètement !

– Tu n’as jamais digéré le fait que Virginia t’aie quitté après deux ans de relation pour se mettre en couple avec mon frère.

Sa voix était toujours calme, mais plus ferme, et une lueur de colère brillait dans ses yeux. La mâchoire de Toms se crispa et il ressentit à nouveau toute la douleur et la fureur qui l’avaient bouleversé à l’époque. Après tout ce temps qu’il avait passé à l’aimer comme un fou, Ginnie l’avait envoyé promener afin de jeter son dévolu sur son meilleur ami qui était beaucoup plus riche. Alors seulement, il avait compris qu’elle femme elle était exactement et du coup nourri le désir de se venger d’elle. Il se leva de son siège et s’approcha de Mélissa. Pendant un instant, elle crut qu’il allait l’attaquer, mais il se contenta de la toiser avec froideur.

Ce fut d’une voix saccadée qu’il lança :

– Et toi, tu veux me faire croire que tu n’avais aucune raison de le voir mort

Tout à coup, elle devint hystérique.

– C’était mon frère, je n’avais aucune raison de vouloir sa mort ! Tu es vraiment ignoble pour proférer de telles accusations !

– Tu en es sûre ? reprit Toms. Pourtant, tu sais aussi bien que moi que tu ne lui a jamais pardonné qu’il t’aie dénoncer à la police en constatant que tu cachais de la marijuana chez toi. Et à ta façon d’être complètement défoncée, qui sait ce que tu as pu lui faire ce soir sous l’emprise de la drogue.

Là-dessus il se leva et quitta la pièce, sans même soupçonner les sanglots étouffés de Mélissa.

***

Ne pouvant supporter la tension qui régnait à l’intérieur de la maison, Kate décida d’aller dans le jardin respirer un peu d’air frais. Et c’est alors qu’elle se souvint du coup de fil que Virginia avait reçu quelques heures plus tôt de Patrick. Tout de suite après, elle l’avait fait venir dans sa chambre pour lui dire qu’elle allait s’absenter car Patrick voulait la voir de toute urgence. Sur le coup Kate, resta interdite mais se rappelant un incident en conclut que la peur de Patrick devait refaire surface.

Kate était la seule à être au courant. La raison pour laquelle les futurs époux avaient tenu à faire des noces discrètes, c’était parce depuis que leur mariage avait été annoncé dans la presse, Patrick recevait souvent des menaces de mort contre Virginia s’il ne faisait pas annuler la cérémonie.

– Alors, petite sœur, on s’adonne au plaisir des promenades nocturnes ?

Kate sursauta puis esquissa un sourire. Perdue dans ses pensées elle n’avait pas entendu son frère, Gary, s’approcher.

– Comment va Virginia ? s’enquit-elle lorsqu’il l’eut rejoint.

– Toujours dans le même état. Un peu secouée. Je crois qu’elle aurait besoin du réconfort de sa sœur.

– Oh, mon Dieu ! S’exclama Kate. Mary ! On l’a complètement oubliée avec tout ce qui s’est passé.

– Pas étonnant.

– Comment Ça ? demanda Kate interloquée.

Gary lui lança un regard ironique.

– Ne fais pas comme si tu ne l’avais pas remarquer. Mary n’a jamais compté autant que Virginia au sein de cette famille.

– C’est faux, répondit Kate d’un ton pincé.

Gary poursuivi:

– Mary a toujours été très timide et repliée sur elle même alors que Virginia est la vedette de la famille. C’est d’ailleurs ainsi qu’on a toujours pu les différencier. L’une jouant les starlette et l’autre toujours effacée, transparente.

Kate savait que son frère avait raison, mais elle n’aurait jamais osé l’avouer à voix haute.

– Toi et tes intuitions de psy, marmonna-t-elle. Tu dis n’importe quoi.

Il haussa les épaules.

– Tu peux toujours choisir de te voiler la face, mais tu vois très bien de quoi je parle.

Un silence plana puis Gary décida de rentrer à la villa. Brusquement il se rappela qu’à une époque il avait cru Mary amoureuse de Patrick. Gary était assez proche de ce dernier et très souvent il interceptait des regards d’adoration que lui lançait Mary alors qu’elle pensait que personne ne la regardait. Tout à coup il se mit à rire. Kate avait peut-être raison à propos de ses intuitions douteuses.

***

Il était presque minuit lorsque les interrogatoires se terminèrent. Les derniers invités prirent alors congé de leurs hôtes et dans la salle il ne restait plus que les parents du défunt, Angela et les policiers qui leur faisaient un compte rendu de la situation. La petite enquête menée à la villa n’avait apporté aucun résultat pouvant faire progresser l’affaire mais l’inspecteur leur promit de faire tout son possible pour que le coupable soit vite retrouvé.

Avant de partir, Toms monta dans la chambre de Virginia. Il la trouva assise devant son miroir, les yeux toujours dans le vide. Il s’arrêta sur le seuil et son regard croisa le reflet des siens.

– Je sais que c’est dur et que tu regrettes sûrement maintenant, mais tu ne dois rien laisser t’échapper, dit-il d’une voix anxieuse. A partir de demain ils vont commencer à s’inquiéter de l’absence de Mary.

Il marqua une pause, puis chuchota :

– Personne ne doit se rendre compte qu’il s’agit de toi.

Elle hocha la tête et alors qu’il s’apprêtait à partir, il entendit sa voix résonner dans son dos, calme et froide.

– Je ne regrette rien.

Il hocha la tête, un soulagement intense l’envahit.

– Moi non plus.

Après le départ de Toms, Mary resta toujours à la même place, ressassant encore et encore les souvenirs de cette soirée. Après son arrivée, elle avait tout de suite téléphoné à Toms pour mettre leur plan machiavélique à exécution. Il s’était donc rendu chez Patrick et l’avait menacé avec une arme pour qu’il appelle Virginia. Une fois cette dernière sur place, la suite des événements avait été facile. Mary les avait rejoint et avec Toms, ils avaient réglé leur compte avec les futurs mariés.

Toms étaient resté sur les lieux du crime pour se débarrasser du corps de Virginia que Mary avait éliminé d’une balle, sans chagrin ni remord, tandis que cette dernière ramenait le corps de Patrick, tué par son meilleur ami, à la villa avec le désire lugubre de semer le chaos au sein de la soirée.

Mary se sentait à présent satisfaite. Elle n’avait plus personne pour l’empêcher de briller à son tour. Certes, elle avait aimé Patrick tout comme Toms avait aimé Virginia. Mais cet amour non réciproque avait fini par leur être destructeur, les rongeant à petit feu, jusqu’à être remplacé par une haine féroce.

***

Sous le regard horrifié des Rider, les policiers emmenaient Toms et Mary tandis qu’Angela ne pouvait plus retenir ses larmes. En voyant Toms monter les escaliers, Mélissa l’avait suivi, et elle avait été sous le choc en interceptant sa conversation avec Mary. Mais elle s’en était très vite remise pour courir avertir l’inspecteur. Mise au pied du mur, Mary était devenue hystérique et avait avoué son crime à chaudes larmes alors que Toms s’était muré dans un silence glacial.

***

La soirée brillait de splendeur dans la vallée de San Fernando. La lune s’auréolait haut dans le ciel, une légère brise faisait danser le feuillage des arbres et toutes les conditions semblaient réunies pour un moment d’éternité. Tout était paisible aux alentours mais dans la villa des Rider régnait une grande agitation, et pour cause ! Deux corps, deux cadavres, deux meurtres : futur marié et future femme. Quand aux coupables: menottes aux poignets, conduits par des policiers. Quelle nuit !

***

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Judeh Cassandre Janvier a 14 ans. Elle est fille unique. Ses passions : la lecture, l’écriture (depuis l’âge de 11 ans), les jeux de société (comme le poker et les échecs) et les jeux vidéos. Ses auteurs préférés: Margaret Papillon, Jessica Fièvre, Gary Victor, Danielle Steel, Agatha Christie, et Arthur Conan Doyle.

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