La veuve noire, par Hervia Dorsainville

De nos souvenirs d’enfance, des visages marquants se profilent, plus particulièrement ceux de jeunes gens beaux, sensuels, et presque parfaits, au sort terriblement enviable. À l’époque, on se demandait si on serait comme eux, une fois devenue adulte. Eh bien ! Amélia, jeune femme créole à la beauté époustouflante, jouait ce rôle d’idole dans l’imaginaire fertile de Josie. La célèbre Marabout d’Oswald Durand lui paraîtrait bien pâle devant Amélia. Ce qui la captivait chez cette femme, c’était son goût pour la liberté et le plaisir, son esprit, son indépendance, et sa capacité à s’imposer. Pas trop étonnant venant de Josie, l’unique petite fille de Madame Bontemps. Cette petite était coincée, très timide, et avec deux mains gauches. Après la mort de son mari, la mère de Josie était revenue dans la maison familiale des Claudius, car elle ne voulait pas rester seule avec sa fille à Port-au-Prince. A cette époque, Josie avait dix ans. La maison familiale, celle des grands-parents maternels de Josie, était dans le sud d’Haïti, plus précisément dans un petit village appelé Bwa Wouj (Bois Rouge) près de la ville de Camp-Perrin. La terre là-bas était rouge, particularité de la zone d’où peut-être elle tire son nom. Le temps coulait plus lentement qu’à la ville. Les gens préservaient les traditions ; tout le monde se connaissait et se saluait ; les enfants appelaient les grandes personnes, mêmes celles étrangères à leur famille, Matant ou Tonton (Tante ou Oncle). Les maisons avaient l’allure ancienne, avec portes et fenêtres à battants bleus en bois, les clôtures faites d’arbres fruitiers et de fleurs ornant le bord des routes du village.

Amélia n’habitait pas la zone. Le peu qu’on savait d’elle, c’était grâce aux dires des vieilles commères du village qui lui avaient taillé une réputation. On ne connaissait rien de sa famille, ne savait d’où elle venait ni où elle habitait. Pas d’amis, aucun sentiment ni d’attache. On racontait que de nombreux hommes avaient partagé sa couche si convoitée. Les rumeurs disaient qu’elle habitait une cabane dans les bois, bien haut dans les mornes et qu’il fallait marcher de longues heures avant d’arriver chez elle. On prétendait aussi qu’il était dangereux de rester trop longtemps dans les bras langoureux d’Amélia, de peur de tomber amoureux d’elle, ce qui pouvait entraîner la mort. Plusieurs disaient également qu’elle était mariée à un Lwa (un esprit qui chevauche les adeptes de la religion Vaudou) ; d’autres soutenaient qu’elle se transformait en une énorme couleuvre. Ainsi les divagations devenaient plus farfelues jour après jour. Ces histoires étranges avaient enrichi l’imagination de petite fille de Josie et étaient sa principale source de distraction. Mais les années avaient passés; Josie avait grandi et quitté Bwa Wouj après sa Philosophie pour la capitale comme tant d’autres camarades. La vie dure d’une petite provinciale à la grande ville débutait pour elle. Elle se débattait pour intégrer une faculté de l’Université d’Etat d’Haïti et survivre dans un milieu fort difficile. Les liaisons de la pulpeuse négresse ne devenaient qu’un lointain souvenir.

Jusqu’au jour où quelqu’un de très proche devint la cible d’Amélia.

L’aventure commença de manière assez banale, lorsque Josie (bouclant alors sa dernière année à l’Université d’Etat d’Haïti au programme d’Anthropo-sociologie de la Faculté d’Ethnologie) et son cousin Dave, américain d’origine haïtienne ,décidèrent d’aller assister au deuxième mariage d’un de leurs oncles à Bwa Wouj. C’était la troisième semaine du mois de décembre. A leur arrivée, rien n’avait vraiment changé sauf que la cour paraissait plus petite, les arbres qui encerclaient la maison moins touffus, et les caféiers n’existaient plus derrière la maison. Par le passé, en face du logis familial, un terrain boisé empêchait de voir l’église situé à l’autre bout de la route, car ordinairement il était peuplé de manguiers et faisait la joie des bambins du village. Mais à présent, le terrain était nu, envahi de mauvaises herbes, et de rares manguiers résistaient difficilement au déboisement de la zone. Les souvenirs d’autrefois s’entrechoquaient avec cette dure réalité. Josie se demanda pourquoi elle avait mis autant de temps avant de revenir.

Sa route et celle d’Amélia auraient pu ne jamais se croiser si son cousin et elle n’avait ressenti le besoin d’aller se rafraîchir d’une belle baignade à la rivière après avoir dégusté un excellent Tonm-Tonm (plat traditionnel haïtien typique de la région). La rivière étant à deux ou trois kilomètres de la maison; ils y allèrent donc à pied. Seulement, il y avait aussi quelques pénibles mornes à grimper sous un soleil de plomb. Parvenus enfin à destination, un spectacle troublant les attendait. L’exquise Marabout, incarnation de la déesse Erzulie Freda (Lwa associé à l’amour dans le Vaudou) se baignait en tenue d’Eve sous la cascade jaillissant de la montagne, l’eau fouettant sa peau nue. Ce n’était pas un évènement inédit ni pour elle, ni pour les jeunes hommes de la région, pourtant personne n’arrivait à s’habituer à un tel spectacle où les charmes extraordinaires de la Marabout s’offraient à la vue de tous.

Josie eut la nette impression que le temps s’était arrêté pour Amélia l’année de ses vingt ans. Les autres jeunes femmes de la contrée montraient déjà de fines rides, leurs visages dévoilant les traces du passage des années. Mais elle gardait encore la fraîcheur que Josie lui enviait lorsqu’elle était enfant. Plus surprenant encore, Amélia avait l’air plus jeune que Josie ! Amélia possédait un magnétisme puissant sur les mâles, elle le savait et elle adorait user de son pouvoir. Elle se savonnait lascivement, prenait une lenteur toute réfléchie, sensuelle, pour passer le savon sur ses seins ronds dont les tétons pointaient comme des dards au soleil, et sur son ventre plat et dur. Doucement elle se penchait en avant, frottant ses longues jambes en exhibant ses fesses à l’air libre, donnant ainsi aux voyeurs mâles l’envie de la prendre là, par derrière, dans l’eau. Dave soufflait, suait à grosses gouttes, et Josie constata avec dépit que le short semblait soudain devenir trop étroit.

Tard dans la soirée, après la cérémonie du mariage, Josie pensait déjà à partir loin de sa famille, car elle l’étouffait. Les gens lui posaient des tas de questions sur sa Faculté ; si vraiment on y faisait des cérémonies Vaudou, aurait-elle déjà participé à une manifestation de rue, brûlé des pneus dans les carrefours ? D’autres plus soucieux de son avenir lui demandaient en quoi consistait vraiment l’anthropo-sociologie ? Pourrait-elle aisément travailler avec un diplôme pareil ? Gagnerait-elle beaucoup l’argent ? L’atmosphère devenait lourde, elle se sentait oppressée, personne ne lui laissait placer un mot, chacun prétendait connaître sa vie et l’affublait de conseils. Alors discrètement elle sortit de la maison prendre l’air.

Josie, marchait doucement, profitant de l’air frais de la nuit. Elle repéra un couple qui se bécotait à l’abri des regards à l’ombre d’un quénêpier. Quand elle passa tout près d’eux, elle identifia son cousin et la divine jeune femme. Dave sursauta :

‒ Hé! Josie… Je te présente Amélia.

‒ Oui, je sais ! dit-elle brusquement, encore troublée par cette séductrice.

‒ Ravie de te savoir de retour, Josie, lança Amélia, d’une voix qui coulait comme du miel aux oreilles.

Elle ne parlait pas, elle chantait, tant son timbre était mélodieux. Amélia portait une petite robe blanche soutenue par des bretelles, sa peau noire contrastait étrangement avec sa robe dans la tiédeur de la pleine lune. Ses longs cheveux crépus étaient tressés, entrelacés avec un élégant ruban blanc pour les soutenir en arrière.

Josie ne pouvait pas soutenir ce regard de chat.

‒Oui, oui, merci, parvint-elle à balbutier.

Elle s’éloigna d’eux, pensive, elle pensait encore à l’éclat de ses yeux de chat dans le noir. En vérité c’était la première fois qu’elle lui adressait la parole car, enfant, sa mère l’aurait durement châtiée si elle avait osé s’approcher d’elle, voire lui parler. Josie d’ailleurs ne voulait pas prendre part aux divagations faites sur l’intrigante Amélia. Toutefois, une chose était certaine : la beauté de cette femme avait quelque chose d’étrange et de dangereux, et cela encourageait Josie à découvrir son secret.

Le lendemain, comme prévu, son cousin voulait prolonger son séjour, n’ayant sans doute pas pu conclure hier soir avec sa belle à cause de l’arrivée inopinée de la pluie. Josie était contente car elle trouva ainsi le temps de mener sa petite enquête. Durant la journée elle questionna plusieurs personnes, certains discrètement et d’autres plus ouvertement. Mais les gens ne répétaient que des rumeurs et des légendes qu’elle connaissait déjà. Dans l’après-midi, alors qu’elle rentrait à la maison bredouille, elle fit la rencontre d’un ancien camarade de classe. Ils étaient ensemble en primaire. Ils parlèrent longuement du passé et échangèrent des souvenirs. À la fin de la conversation, devenu subitement pensif, il la mit en garde :

‒ Ecoute Josie, d’habitude je ne me mêle pas de ce qui ne me regarde pas. Mais puisque c’est toi, je veux bien t’avertir, dit-il sur un ton de confidence.

‒Oui, je t’écoute, dit-elle avec un petit tremblement dans la voix.

‒ Éloignez-vous, toi et ton cousin, d’Amélia. Cette femme est pareil à une veuve noire…

‒ Oh ! Merci du conseil.

‒ Bien, je suis très heureux de t’avoir revue et sois prudente, très chère.

Il la quitta sur ces mots. Elle était interloquée et elle ne comprit pas tout de suite l’allusion à cette araignée venimeuse de la famille des théridiidés, au corps noir taché de rouge. Ce n’est qu’au moment où elle déposa la tête sur l’oreiller que la lumière se fit dans son esprit. La singularité de cet animal est que la femelle dévore le mâle après l’accouplement.

Josie se tournait et se retournait dans son lit, cherchant une issue à cette histoire et imaginant divers scenarios, les uns plus terribles que les autres. Mais elle n’était pas la seule à se torturer. Tard dans la nuit, alors que ses réflexions la tenaient éveillée, elle entendait Dave gémir et murmurer à plusieurs reprises le nom de sa dulcinée. Ce soir-là, elle ne fit que des cauchemars autour d’Amélia et de l’araignée appelée Veuve Noire. Josie rêva qu’elle se trouvait dans une petite pièce sombre, lugubre, humide, pleine de toiles d’araignée, et une puanteur abjecte lui crevait les narines. Elle voyait également une mare de sang, beaucoup de mouches, des carcasses humaines éparpillées. Au centre de la pièce: Dave et Amélia, dans un grand lit. Soudain elle entendit son cousin pousser un cri de frayeur. S’approchant d’eux, elle vit, parmi les draps, une grosse araignée noire dont les pinces dépecèrent Dave. Ensuite des milliers de petites araignées sortirent du plancher pour recouvrir le corps du garçon, envahir sa bouche, et finir de dévorer sa chair de l’intérieur. Amélia jubilait avec un rire hystérique : « Mangez, mes petits, mangez… ».

Josie sursauta. Il était presque trois heures du matin, elle s’assit sur son lit en sueur et attendit le chant du coq.

Au petit matin, elle entendit son oncle sermonner Dave à cause de sa relation avec cette femme diabolique. Josie en profita pour questionner sa grand-mère au sujet d’Amélia. L’aïeule lui expliqua qu’aussi loin que remontait sa mémoire, la jeune femme avait toujours été là et, bien sûr, toujours aussi belle et jeune. Josie lui demanda si une telle singularité ne l’avait jamais étonnée, si elle ne s’était pas questionnée sur le secret de cette éternelle jeunesse. Mais elle lui répondit avec un calme déroutant : « Il y a des choses qu’il vaut mieux ne jamais savoir pour ne pas à s’en mêler ». Ensuite, elle lui conseilla d’aller voir Elia. C’était une vieille femme qui vivait en recluse et elle paraissait tellement vieille qu’elle avait l’air d’avoir plus d’une centaine d’années.

Josie dut marcher longtemps avant d’atteindre la montagne où Elia vivait. Cette montagne était aride et sèche. Les gens la disaient maudite. Pas surprenant donc que le domicile d’Elia n’eût rien d’accueillant. Josie fit le tour de la case. Pas âme qui vive. Elle était sur le point de partir quand une voix stridente cria :

‒ Qui est là ? Comment as-tu pu savoir où je vis ? Qui t’envoie ? interrogea la vielle femme, l’air mauvais.

‒ Je suis Josie, petite fille de Madame Claudius. Je m’excuse, je ne voulais pas vous déranger mais il faut absolument que je vous parle, parvint-elle à déclarer, toute tremblante de peur.

La vieille la scruta à la loupe pendant quelques secondes, l’air méfiant, avant de s’exclamer :

‒ Qu’est-ce que vous me voulez ? Allez ! Parlez!

‒ Je suis venue vous entretenir à propos d’Amélia.

Josie s’attendait à ce qu’Elia l’expédie chez elle avec un flot d’injures et de malédictions. Mais non, elle rentra juste chez elle et revient avec une petite chaise basse faite en paille :

‒ Ah ! Enfin quelqu’un a le courage de se poser des questions et de chercher les vraies réponses. Assieds-toi là et ne bouge pas !

‒ Oui, merci.

‒ Tu as soif, n’est-ce pas ?  Tiens, bois ! ordonna-t-elle en donnant à Josie un gobelet de limonade ; elle s’étonna de la trouver bien fraîche.

‒ Merci beaucoup, répondit Josie.

‒ Alors tu veux me parler d’Amélia, que veux-tu savoir ?

‒ Eh bien ! Tout ce qu’il y à savoir, je pense. Elle est une énigme que j’aimerais tant résoudre.

‒ Il était dit qu’une femme viendrait pour elle, qu’une femme assez brave viendrait libérer les hommes des griffes d’Amélia. Je me demande si cette femme, c’est toi ?

‒ Comment ça, libérer les hommes ?

‒ Mais oui, car cette femme que tu vois n’en est pas une. Peut-être l’était-elle à une époque, qui sait ? Je dirai la vérité sur elle, si tu acceptes endosser la responsabilité qui s’ensuit. Il faudra avant tout la combattre.

‒ Quoi ? Seule la curiosité m’a conduite ici, je n’ai pas la force de combattre qui que ce soit et encore moins une femme…qui n’en est plus une.

‒ Non, c’est bien plus que ta curiosité qui t’a poussée à venir me voir, c’est ton courage et ton penchant pour la vérité. Parce que tu n’es pas de ceux qui croient aux rumeurs.

‒ Mais… mais…

‒ Non, écoute, et après tu sauras quoi faire, dit Elia d’un ton solennel en l’interrompant brusquement.

« Amélia était une jeune fille ambitieuse et vaniteuse. Fille de la vallée de l’Artibonite, elle ne désirait pas travailler dur pour gagner sa vie et ne voulait pas non plus s’attacher définitivement à un homme. Alors elle usa de ses charmes pour séduire le fils d’un riche planteur de riz qui devint son époux. Elle l’empoisonna peu de temps après. Libérée des entraves du mariage et détentrice de la totalité des biens de la famille à la faveur d’un testament frauduleusement acquis, elle vendit au prix fort les terres, les autres biens, et fit sa malle, laissant toute la famille de son défunt mari dans la misère et la honte. La grand-mère du garçon était une puissante Mambo (une prêtresse de la religion Vaudou) qui servait les Lwa Rada (doux et pacifiques); elle vivait à Port-au-Prince. En ce temps-là j’étais une jeune Hounsi (initiée ou apprentie Mambo servant dans le Ounfor, le temple Vaudou). Lorsque la grand-mère apprit la nouvelle, elle cria vengeance. Elle tendit un piège à Amélia. Elle se présenta pour lui proposer ses services en tant que Manbo servante des Lwa Rada. Elle lui promettra jeunesse et beauté éternelles, sans lui avouer qu’elle planifiait de lui jeter un sort qui lui donnerait une maladie pareille à la lèpre. La jeune femme ayant eu vent de sa réputation de puissante Mambo qui sert de la main droite, ne se méfia pas d’elle. Malheureusement pour la prêtresse lors de la cérémonie, un 25 décembre, quelque chose alla de travers. La haine qui remplissait le cœur de la prêtresse suscita la venue des Lwa Petro (violent et cruel). Au lieu de juger la traîtresse et de rendre justice, l’esprit se retrouvant en elle renforça ses pouvoirs et agréa la requête mais avec un lourd prix à payer: Elle devrait avoir constamment un jeune homme vigoureux dans son lit; chaque année, à la même date, elle devrait sacrifier aux esprits, dans un rituel bien spécial, trois jeunes hommes.

« La grande prêtresse comprit son erreur: En voulant détruire la perfide Amélia, elle l’aurait rendue plus maléfique. Elle perdit le goût de vivre. Pour se réconcilier avec elle-même, elle me confiât la responsabilité de détruire son œuvre. Pour trouver le pardon et la paix, elle s’était vouée corps et âme à ses maîtres Lwa. Mais j’échouai dans ma lutte; au lieu de la tuer j’ai préféré sauver mon frère qui allait être sacrifié. Alors, je léguai mes pouvoirs à ma descendance. Les esprits, pour me punir de mon désistement, m’ont fait attendre longtemps avant que tu viennes. Aucune de mes filles ne manifesta les signes d’intérêt à combattre cette femme démon. Ta grand-mère, j’ai cru en elle, mais à la dernière minute, elle se rétracta, me laissant sans l’espoir de m’en aller en paix. Josie, je suis ton arrière-grand-mère… »

A la fin de son récit, elle sortit de sa longue robe bleue indigo un poignard doté d’une manche d’argent sur laquelle se profilait la tête sculpté d’un serpent, et elle le donna à Josie en la somma de s’en aller. Josie avait des tonnes de questions sur les lèvres mais Elia s’était mise debout, mains sur les hanches et s’était tournée, contemplative, la face vers la montagne. Elle psalmodiait une sorte de prière. Serait-ce pour protéger son arrière-petite-fille ?

Le soleil s’était déjà couché derrière les mornes lorsque Josie prit le chemin du retour. Sous sa veste, serré sur sa poitrine, elle tenait l’arme fatale. Arrivée chez elle, elle courut prendre une longue douche, espérant que l’eau coulant sur sa peau effacerait tous les souvenirs de cette histoire et lui ferait oublier la lourde responsabilité qui pesait soudain sur ses épaules. Elle s’écroula dans son lit et dormit longtemps.

Tard dans la nuit, des activités incessantes dans la maison troublèrent son sommeil. Dave n’était pas rentré et personne ne savait où il était. Il était plus de vingt-trois heures. Sa grand-mère la rejoignit pour lui dire fermement qu’elle savait quoi faire et qu’il fallait en finir cette fois-ci. Sans réfléchir elle s’habilla, décidée, et elle se rendit au lieu que la vieille Elia avait indiqué. En cours de route, elle réfléchissait à son existence, aux choix qui avaient dirigé sa vie, à son penchant pour le macabre et autres évènements bien étranges sur elle. Les nuages s’accumulaient et l’orage approchait; le tonnerre grondait au-dessus de sa tête et les éclairs flashaient sa route dans la nuit noire.

Elle atteignit enfin la tanière de la femme démon: une grande case en bois sans fenêtre avec deux portes ouvertes se superposant, l’une devant, l’autre derrière et un grand Vèvè (dessin sacré dans le Vaudou à l’allure géométrique) dessiné avec du sang et du riz au milieu de la pièce. Au centre du Vèvè trois jeunes hommes étaient assis attachés ensemble en cercle, à terre, avec des chaînes, la bouche bandée d’une corde. Parmi eux : Dave.

Josie contourna la case. Tout autour il y avait des ossements humains et des cadavres de bébé remplis de vers, dégageant une odeur putride. Son portable lui indiqua l’heure : Minuit quinze. Vu les bougies allumées, le ventre étripé d’un des trois garçons attachés, elle comprit que la cérémonie avait déjà commencé. Dehors, la pluie tombait avec force. Elle vit Amélia charcuter avec jubilation le deuxième garçon ; après en avoir eu assez de lui, elle se dirigea vers Dave. Elle commença à le caresser, et le corps de Dave se convulsait, le sang lui sortait des oreilles, de la bouche et des yeux.

Le tonnerre gronda et Josie bondit instinctivement, plus de peur de voir Dave mourir que de courage. Quand Josie lui planta le poignard dans le dos, Amélia sursauta. Sans lui laisser le temps de réagir, profitant de sa surprise, la jeune fille arracha immédiatement l’arme de son corps et lui trancha la gorge avec force. Le sang noirâtre gicla partout, éclaboussant le visage et les vêtements de Josie. Un grand vent secoua violemment la case, voulut l’arracher. Dave était étendu sur le sol, les yeux ouverts, sans vie, gisait dans son sang. Subitement des éclairs zigzaguèrent, le tonnerre grésilla et les cadavres prirent feu. Abasourdie, Josie quitta la case en courant sous la pluie battante, l’arme à la main. Elle courra, ses pieds s’enfonçaient dans le sol boueux pour l’emmener aussi loin qu’ils pouvaient porter son corps. Se perdre dans la montagne, c’est tout ce qu’elle voulait…

***

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Née à Carrefour (Haïti), un 27 juin, Hervia Dorsainville est étudiante en Communication Sociale à la Faculté des Sciences Humaines de l’Université d’État d’Haïti. Éprise de l’art et de la culture, elle souhaite consacrer sa vie à l’écriture et y faire carrière.

 

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