Engoulevents, par Laurent Hellot

Ah ! quelle histoire, hein, Madame ! Si je m’attendais à me retrouver dans votre salon à cette heure-ci ! Heureusement que vous étiez là, sinon je serais encore en train de me demander que faire avec cette demoiselle sur mon siège avant. Bon, si ça ne vous dérange pas, je vais aller la chercher. Je lui ai dit d’attendre dans la voiture, le temps que j’aille voir si vous étiez chez vous ; en fait, franchement, je savais qu’il y avait quelqu’un car j’avais aperçu de la lumière à l’étage, avant de sonner. Ah, bonsoir Monsieur ! Excusez-moi, je ne vous avais pas vu, mais d’ailleurs, comment… Pardon ? Que je lui répète aussi ce que je vous ai dit ? C’est à dire que… enfin… il y a la jeune fille dehors qui attend quand même… Bon, bon, si vous insistez ; mais on devrait peut-être prévenir la police ou le shérif au moins, non, en attendant ? Elle est blessée et je ne voudrais pas que ça cause un problème, parce que je ne suis pas d’ici, vous comprenez. Vous vous en chargez ? Alors d’accord ; je vous retrace tout mais ce sera vite fait, vous savez. A part les élucubrations de la petite, je n’ai pas grand-chose de plus à signaler, c’est pour ça que je suis venu vers vous, pour que vous m’aidiez. Bon, ben, vous l’avez remarqué à mon accent, je suppose : je viens de Louisiane et j’ai un rendez-vous d’affaires demain, dans votre coin. Je ne sais pas vous, mais moi, je n’ai pas de GPS dans ma voiture. J’ai toujours trouvé ce truc débilitant. Enfin, quand même, une voix vous parle et vous dit où tourner !? Il y a quelques années, on aurait encore crié au diable devant de tels machins ! En ce qui me concerne, je sais au moins que mon cerveau ne tombera pas en panne et n’a pas besoin de connexion satellite pour se repérer : une bonne carte et c’est parti ! Vous bougez souvent, vous ? Non ? Remarquez, c’est vrai que je n’ai pas vu de voiture devant chez vous. Ah, on vous apporte ce dont vous avez besoin ? C’est pratique ça. Parlant de carte, j’en ai pris une détaillée de la région mais votre maison n’y figure pas, c’est curieux, non ? Ah bon, c’est une vieille demeure de famille ? C’est vrai qu’elle n’a pas l’air toute jeune avec sa tour ; même vos meubles ressemblent à des antiquités. Vous savez, mon grand-père vendait aussi ce genre de vieilleries et je peux vous assurer que, chez vous, il aurait eu les yeux qui brillent en permanence. Rien que le miroir, là, il est incroyable, avec tous ces motifs, ces croix et ces pentagrammes partout ! Ne le prenez pas mal mais je préfère le neuf, moi. A propos, vous faites quoi dans la vie ? Hein ? Oui, oui, je reviens à mon histoire. Alors, je roulais depuis un paquet de temps et il commençait à faire nuit. J’avais bien tracé mais j’avais dû rater un embranchement car, à cette heure-ci, je devrais être devant le motel où j’avais réservé. C’est très mal indiqué par chez vous, vous ne trouvez pas ? Du coup, j’avançais plus doucement, à la recherche de panneaux et là, la fille a surgi de nulle part, se jetant presque sur mon capot. Heureusement que j’ai pu freiner sinon, en plus, j’avais un accident sur les bras, moi qui suis si prudent d’habitude. Vous pouvez voir ma voiture ; ah non ! Vous ne pouvez pas, elle est noire et en plus, il fait nuit, mais bon : pas une rayure, rien, nickel. Devinez donc depuis quand je l’ai ? Eh non, perdu ! Douze ans ! Chevrolet, c’est du costaud ! On dirait pas, et pourtant, elle en a vu des gosses, et pour ravager un intérieur, y’a rien de pire ; enfin, je dis ça… maintenant, ils sont avec mon ex-femme. Vous avez des enfants, vous ? Non ? Et les photos là ? C’est vous ?! Mais elles n’ont pas l’air récentes, dites donc ! Des argentiques, en plus ! Vous êtes sacrément bien conservés, et votre femme, on dirait que… Euh, non rien. Où j’en étais ? Ah oui, la gamine, à peine je l’avais vue, qu’elle ouvrait ma portière en hurlant et se blottissait sur le siège avant, sans que j’aie rien pu faire. Ca m’a secoué, je ne vous dis pas. Si je m’attendais… Je l’ai regardée, forcément. Elle tremblait, c’était fou mais il ne fallait pas chercher loin : elle avait juste une chemise et une jupe, alors qu’il fait sacrément frais à cette période de l’année. Octobre, ce n’est pas le mois à se pavaner en jupette. On aurait dit une dinde à plumer. Quoi ? Pourquoi vous me regardez comme ça ? Tenez, j’ai des frissons moi aussi, la preuve ! Vous chauffez avec quoi ici ? Parce que votre cheminée, elle n’a pas l’air d’avoir fonctionné depuis un bout de temps. Hein ? Vous ne chauffez pas ?! Vous devriez. Vous avez l’air un peu pâle quand même, vous et votre femme. Bon, alors, la gamine, je lui demande ce qui lui arrive, évidemment. Et là, hystérique, complètement ! Elle recommence à crier, me dit de démarrer, de démarrer vite, qu’ils sont après elle, tout un charabia, rien compris moi. D’abord, on ne me dit pas quoi faire, surtout en se jetant dans ma voiture, mais en plus, on reste poli. J’allais lui répliquer méchamment, et puis j’ai vu le sang sur son bras et là, je me suis calmé. J’ai pris sur la banquette arrière, dans mon sac, la bouteille de whisky que j’avais emportée et… Ah, non ! Allez pas croire que je fais ça en conduisant : jamais ! Je vous l’ai dit : pas un choc, ma voiture et je ne mens pas. Je bois un verre, et un seul d’habitude, uniquement quand je suis arrivé à destination. Vous savez, je roule beaucoup pour mon boulot et dans les motels, on ne sait jamais ce qu’on va trouver comme tord-boyau. Au moins, là, j’ai de la qualité à portée de main. Je me suis dit que ça aiderait la fille à retrouver ses esprits parce que, franchement, elle n’était pas belle à voir. Enfin si, elle est jolie mais elle pleurait, il y avait le sang et tout… Bref, le verre, elle l’a descendu d’un coup. Et ca n’a pas manqué : elle a failli s’étouffer mais au moins, elle a pu me parler. Ceci dit, ça ne m’a pas beaucoup plus éclairé. Elle m’a expliqué qu’elle était descendue à son arrêt de bus habituel, un peu plus tard que d’habitude, ce qu’elle regrettait car elle savait qu’il ne fallait pas traîner dehors après le coucher du soleil, à cette période de l’année. N’importe quoi, mais bon, elle causait et je ne voulais pas la perturber plus qu’elle ne l’était déjà. Elle a continué en disant qu’elle avait d’abord entendu des battements d’ailes, comme ceux que lui décrivait sa grand-mère, dans les histoires qu’elle racontait pour lui faire peur ; sauf que là, elle avait aussi senti le souffle qu’elles provoquaient, les ailes. Oui, oui, je sais, elle débloquait, mais vous vouliez toute l’histoire, alors je vous la donne. Bon, toujours est-il qu’elle me dit qu’elle s’est mise à courir, courir le long de la route, pour ne pas être damnée. Oui, ce sont les mots qu’elle a employés ; bizarre, hein ? Je ne sais pas si c’est le whisky ou quoi, mais je n’arrivais plus à la faire taire. Elle a continué en décrivant que, tout d’un coup, le bruit des ailes s’était arrêté ; alors elle aussi, elle s’est immobilisée et là, elle les a vus : les deux yeux jaunes qui brillaient devant elle, sans bouger. Elle a fait demi-tour pour s’enfuir mais elle a senti des griffes se planter dans son bras, qui la retenaient, d’une force… et là, les phares d’une voiture ont éclairé la route. Oui, bien sûr, c’était moi, vous avez compris. Elle a voulu se retourner pour se dégager et voir ce qui la meurtrissait mais, tout ce qu’elle a pu me décrire, c’est une espèce de grosse masse sombre, une sorte de chauve souris, avec des cornes, je crois. N’importe quoi, hein ? On a beau être à Halloween, faut pas pousser ! Ca vous fait rire aussi ? Je préfère ça, parce que, franchement, je ne sais pas quoi en penser. Vous avez un drôle de rire, pour sûr ! Ce n’est pas courant, un rire aussi grave. On vous l’a déjà fait remarquer ? On devrait peut-être faire rentrer la fille maintenant, non ? Attendez, je vais regarder par la fenêtre ce qu’elle fait. Hey ! Il y a votre femme dehors, devant ma voiture, vous le saviez ? Je n’avais même pas vu qu’elle était sortie ! Eh oh ! Pourquoi vous fermez la porte à clé tout d’un coup ? Je ne vais pas m’enfuir, pour sûr, je suis un être humain bien élevé. Pardon ? Pas vous ? Attendez, je passais juste par hasard, il n’y a pas de raison de s’énerver, ça ne vous réussit pas du tout ; en plus, ça fait changer vos yeux, on dirait. Pourquoi ils deviennent jaune comme ça ?

 

Le shérif essayait de rassembler ses idées et il n’y arrivait pas. Il ne savait pas s’il devait mettre cela sur le compte de son mal de crâne ou de ce qu’il avait devant les yeux. Il réfléchissait tout haut : « Ouaip ! C’est pas souvent que je vois des bagnoles customisées dans ce genre ; ça a dû être violent. T’en penses quoi, Jimmy ? » Il s’extirpa de l’habitacle du véhicule, une vénérable Chevrolet noire, interpelant son adjoint : « Non mais, c’est du délire : les vitres explosées, des rayures partout ! Elle est passée dans un Lavomatic en barbelés, ou quoi ? Et sacrément profondes en plus, les entailles. Qu’est-ce qui peut faire des trucs pareils sur de l’acier ? Y’a même du sang sur le siège avant ! Tu as fait un prélèvement ? Bon Dieu ! C’est quoi ce merdier ? Et qu’est-ce qu’elle fout ici, c’te guimbarde, au milieu des ruines de ce vieux manoir, je te le demande, hein ? »

L’adjoint ne répondait pas ; il ne bougeait pas non plus.

« Oh, Jim ! Réveil ! T’as trop fait la fête au bal d’Halloween hier soir, mon garçon ? », renchérit le shérif.

Jimmy n’avait pas trop dansé la nuit passée, c’était certain : il était de faction ; mais la voix du shérif lui parvenait de très loin. Jimmy observait en fait l’avant du véhicule, avec fixité ; et il se demandait quel type de créature pouvait bien avoir fait cela : deux empreintes fourchues, incrustées dans la tôle perforée et tordue du capot, glaçant vestige d’un bond fabuleux vers les cieux, ou l’enfer plutôt.

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Laurent Hellot (France) a exercé les métiers de rédacteur en assurances, juriste conseil, auditeur et agent immobilier. À 41 ans, il a décidé de prendre un congé parental, aidé en cela par sa compagne très compréhensive et ses trois enfants de, six, quatre et un an. Il a mis à profit ses instants de liberté pour se défouler sur un clavier d’ordinateur et produire quelques courts récits.