L’épouvantail, par Thomas Cachard

– Assez ! J’en ai assez de ces corbeaux !

Le Gros Louis se fatiguait encore à lancer des pierres sur les volatiles noirs qui infestaient ses champs. On lui avait bien dit pourtant au Gros Louis que ça ne servait à rien de les chasser les corbeaux. Oui, parce que les corbeaux n’ont pas peur du Gros Louis. Ils n’ont peur de rien les corbeaux. Et ils ne sont pas stupides non plus, loin de là. Et sans doute qu’un jour ils en auraient assez les corbeaux d’éviter les projectiles du Gros Louis et qu’un jour ils se vengeraient.

Oui enfin, tout ça, le Gros Louis le savait bien, seulement il ne pouvait pas s’en empêcher. Avec tous ces oiseaux de malheur il ne pouvait rien cultiver tranquillement dans son champ.

– Et si tu fabriquais un épouvantail ? lui disait Géraldine, sa femme.

Elle était grosse Géraldine, pas aussi grosse que le Gros Louis mais suffisamment pour qu’aucun autre homme ne se soit intéressé à elle. Et pourtant, le cœur sur la main qu’elle avait la Géraldine. Peut-être un peu trop d’ailleurs, je n’ai jamais compris ce qu’elle lui trouvait au Gros Louis avec sa calvitie prononcée et sa grosse moustache noire hirsute. Bosseur, sûr qu’on ne peut pas lui enlever ça, toujours à s’occuper de ses terres et de ses bêtes, mais d’un sale ! Toute la journée il suait comme un bœuf le Gros Louis. Enfin, on n’avait rien à lui reprocher, il se montrait grognon et bougon mais au fond de lui c’était un amoureux de la vie. Moi je sais bien qu’il s’en voulait de chasser les corbeaux. Juste qu’il pouvait pas faire autrement. C’est qu’ils étaient pas bien riches le Gros Louis et la Géraldine.

– Un épouvantail ? Comme si je n’avais que ça à faire, moi, de fabriquer un épouvantail. Et qui va nourrir les bêtes si je ne le fais pas ? Et labourer la terre ? Et récolter les œufs ? Et entretenir le potager ? Non la mère, j’ai pas le temps de fabriquer un épouvantail.

« La mère », c’était comme ça qu’il appelait sa femme le Gros Louis. Pas pour la vieillir ou l’embêter, pas par manque d’éducation non plus. En fait ce serait plutôt pour lui faire plaisir et l’encourager. Ils n’avaient pas d’enfants tous les deux mais ils aimeraient bien. Alors quand Géraldine appelait son homme « le père » et lui sa femme « la mère » c’était juste pour provoquer le destin.

– Demande au Boiteux, qu’elle lui a répondu. Il te le fera ton épouvantail.

– Et avec quoi que je le paierai moi le Boiteux ?

– Avec tes pommes et tes légumes. Et si tu lui apportes le bois, la paille et les vieux vêtements nécessaires, pour sûr qu’il ne te demandera pas un sou.

Elle avait pas fait des grandes études la Géraldine mais elle aurait bien aimé. Encore que quand on lui en parlait elle finissait toujours par dire :

– Je suis bien comme je suis dans ma ferme. J’ai pas de jolies robes ou de jolis bijoux mais j’échangerais pas ma vie contre une autre.

Elle avait tout compris à la vie la Géraldine. Parfois même je me disais qu’elle devait pas se rendre compte qu’elle était intelligente et moche, ou que si elle le savait elle s’en moquait bien. Du coup on finissait par oublier que c’était pas une beauté et qu’elle en savait plus long que nous sur les chiffres et les lettres.

Son mari n’avait pas grand chose mais ce qu’il avait il y tenait. Passe encore pour le bois et la paille mais devoir donner de ses anciens habits l’embêtait. Dans sa famille on ne jetait rien, pas même la merde, tout était réutilisé pour le bon fonctionnement de la ferme. Ses vieux vêtements, il les découpait pour des chiffons, ou des serviettes, ou les cousait sur d’autres pour avoir plusieurs épaisseurs l’hiver.

– Je m’arrangerai bien avec le Boiteux, c’est un bon gars après tout.

 

Le soir, après avoir achevé tard son travail, il alla frapper à la porte du Boiteux.

Un type étrange le Boiteux, je vous le dis, sans cesse à tanner la peau des animaux ou à les empailler. Encore que ça lui allait bien. L’avait eu un accident un jour en forêt et un arbre lui était tombé sur la guibole. L’os s’était mal reconstitué, la jambe est restée tordue, depuis il boîte et on l’appelle le Boiteux. De ses jambes, il ne pouvait rien tirer, à peine s’il parvenait à trainer son poids mort en s’appuyant sur sa béquille de bois. Par contre, pour ce qui était de se servir de ses mains, un virtuose que c’était le Boiteux. Et il en prenait soin, je vous le garantis.

Je n’y étais pas mais quand le Gros Louis est revenu il nous a bien dit comment il s’était senti mal à l’aise parmi les animaux inertes. Et puis la béquille du Boiteux qui cognait le sol, et sa vieille patte qui trainait… En plus, c’est dans la pénombre et à la lumière du feu de cheminée qu’il vit le Boiteux. Un solitaire, un vrai ! Mais toujours prêt à se mettre à l’ouvrage, à partir du moment où il recevait son dû.

– Finalement je m’en tire bien, s’était vanté le Gros Louis. Le Boiteux va me confectionner le plus effrayant des épouvantails, avec des cheveux barbelés de fer et une tête semblable à celle d’une citrouille d’Halloween. Il lui mettra des griffes en acier et des habits qui le protégeront du vent le plus violent afin qu’il puisse faire son travail des années durant. Et en échange, je n’aurais qu’à entretenir les terres du Boiteux pendant une semaine !

 

Le Gros Louis et Géraldine firent bombance ce soir là, parce que quand le Gros Louis était heureux il fallait que ça s’accompagne d’un bon repas. J’ai partagé leur table parce que je suis un vieil ami. Les terres du Gros Louis, c’était les miennes avant. Tout que je lui ai appris moi au Gros Louis. Toujours qu’il m’a écouté, sauf la fois la plus importante, quand je lui ai dis de ne jamais ouvrir ses portes la nuit. Ont trop bon cœur tous les deux, ça vous jouera des tours que je leur disais mais ils me répétaient qu’ils ne se connaissaient aucun ennemi et qu’ils étaient bien peu de chose pour qu’on puisse leur vouloir du mal.

 

Or donc, le Gros Louis travailla deux fois plus que d’ordinaire une semaine durant, entretenant ses terres en plus de celles du Boiteux. Le Boiteux on le voyait pas à l’ouvrage. On le croisait de temps en temps quand il avait besoin de partager une liqueur de rouge au village. Quand on lui demandait si son travail avançait bien il répondait :

– Bien plus que ça.

Puis il vidait d’un trait son verre et repartait aussitôt sur sa colline.

 

La veille du dernier jour, le Gros Louis était aussi bougon qu’un lion en cage. C’était dur pour lui d’attendre.

– Eh le Père, arrête donc, tu me donnes le tournis. Viens donc manger ton potage avec nous. Ton épouvantail, tu le verras demain matin. Ptêt bien que le Boiteux te le plantera dans ton champ avant que tu te lèves.

– Aucune chance.

Il nous rejoignit et tendit son bol pour recevoir sa soupe quand quelqu’un frappa à la porte.

Nous fîmes silence. On frappa de nouveau. C’était tard, il faisait noir dehors et la Géraldine ne voyait rien par la fenêtre. Malgré mes avertissements, le Gros Louis ouvrit la porte. Il y avait sa fourche à portée de main au cas où. Il n’avait pas peur des brigands le Gros Louis et n’était pas si stupide. Il ouvrit et je vis entrer dans la pièce un vagabond, visiblement exténué, aux vêtements usés par un long voyage.

– Crédieu mon bon M’sieur, c’est pas bon de vous promener seul le soir sur les terres. C’est qu’il y a du brouillard en plus ce soir, devez être froid comme un poisson. Venez donc vous réchauffer au coin du feu.

L’étranger entra mais s’éloigna du feu et s’assit à table sans piper mot.

Il portait un genre de pèlerine avec un capuchon rabattu sur la tête jusqu’au menton. Si bien qu’on pouvait guère distinguer quoi que ce soi de sa face à vrai dire, et de quelque côté qu’on se soit tenu. Le reste de ses habits était rapiécés, sans doute lacérés par des ronces de grands chemins ou de forêts. Ses bottes étaient trouées et ses gants paraissaient entraver ses mains. Il bougeait bien mal, lentement, et poussait par moment une sorte de son rauque que je n’aimais pas du tout. Devait être malade l’étranger, mais le Gros Louis et la Géraldine ne lui posèrent pas de questions. Et c’était tant mieux parce qu’il ne voulait pas parler, je le voyais bien.

– Vous aimez la soupe ? C’est moi qui l’ai faite. Tenez, vous m’en direz des nouvelles.

Il avait du mal à tenir son bol, il en renversa bien avant que le bord n’atteigne ses lèvres et, quoi qu’il en soit, l’a rien bu du tout l’étranger. Non, il s’est plutôt bien sali à la place, oui.

Je l’aimais pas du tout moi ce nouveau venu. Je ne voyais pas sa tronche mais il me foutait la pétoche. Et pourtant, Dieu sait que j’en ai vu des choses affreuses dans ma vie, sauf que lui il me faisait revivre tous mes cauchemars en une seule fois. Il y avait quelque chose de malsain qui se dégageait de lui, et puis il puait surtout ! Il sentait la viande pourrie, c’était infect. C’est dire si j’étais content de le voir choisir la grange pour dormir. Mais les bêtes, bon sang les bêtes, qu’est-ce qu’elles ont gueulé la nuit. On aurait dit qu’elles avaient vu le Diable. N’étaient pas loin de la vérité si vous voulez mon avis.

 

Le lendemain matin, l’étranger n’était plus là, mais il y avait des policiers, tout en bel uniforme, qui inspectaient les terres voisines et qui interrogeaient les voisins. Le Gros Louis fut de la partie.

– J’ai rien à me reprocher moi Messieurs. Je suis un citoyen honnête, je paie mes impôts et j’ai jamais rien volé à personne.

Il prenait vite la grippe le Gros Louis, l’aurait été prêt à prendre sa fourche s’il n’y avait pas eu sa Géraldine. On lui expliqua qu’on ne l’accusait de rien, qu’on cherchait juste à recueillir des informations sur le meurtre du Boiteux.

C’est que ça lui flanqua un coup au Gros Louis d’apprendre ça. C’est bien quatre verres qu’il lui fallu. Il savait rien, la police le vit bien. Ils repartirent bien vite.

 

Une mort horrible pour le Boiteux, écorché vif qu’on l’a retrouvé. Plus de peau. Piquée par l’assassin semblerait. Mais qui peut bien avoir à faire d’une peau humaine ? J’aimerais bien le savoir.

En tout cas, je peux vous garantir deux choses : la première, c’est que le Gros Louis, son épouvantail, bin il l’a jamais eu. Quand il est allé chez le Boiteux, l’en a pas vu. Encore qu’il y avait bien toutes les traces de sa fabrication : copeaux de bois, paille, morceaux de tissus…

Deuxième chose : depuis le passage de l’étranger, on n’a plus vu un seul corbeau survoler les terres du Gros Louis.

Eh, ça se pourrait bien que l’étranger fût notre épouvantail et qu’il se soit vêtu de la peau de son créateur… Eh, vous m’écoutez quand je vous parle ? Bon, en tout cas moi c’est sûr, les terres du Gros Louis j’y retournerai plus jamais. Pas envie de croiser encore ce sinistre individu.

 

Après avoir terminé son histoire, le vieil homme vida son verre et en demanda un autre. C’est seulement alors qu’il réalisa que les gestes du barman étaient saccadés. Ce dernier se tenait constamment dans l’ombre, s’était pas ce qu’il y avait de mieux pour discuter. Le vieil homme fronça les sourcils puis, en se penchant suffisamment, il reconnut une odeur de putréfaction.

– Pouah ! Mais bougre d’âne, depuis combien de temps tu n’as pas pris un bain ?

Ce n’est que lorsqu’il vit la peau tomber en lambeaux qu’il réalisa qu’il se trouvait face à l’épouvantail. Ses doigts étaient de fer, ses cheveux de fils barbelés, sa tête une vieille citrouille grimaçante, son corps des pains de pailles serrés par de la fine corde, et ses habits « empruntés » à d’anciens usagers.

– Il… Me faut… Nouvelle… Peau…

Le vieillard hurla, tomba de sa chaise à la renverse, se mit à quatre pattes et quitta le bar en courant et criant à tue-tête. Il appela à l’aide mais le village était vide. Beaucoup de corps pourrissaient dans le cimetière derrière l’église. Il risqua un regard derrière lui et vit l’épouvantail sortir à son tour, le suivant de loin.

Affolé, le vieillard s’enfonça dans les champs de blé. Il pourrait s’y allonger et se cacher. Il n’aurait plus alors qu’à attendre que l’épouvantail s’en aille. Ce ne devait pas être bien intelligent un épouvantail après tout.

Il se coucha contre le sol, suant de peur, n’écoutant que le rythme de son cœur qui battait à tout rompre.

– Jésus, Marie, Joseph. Protégez-nous du Malin.

Il entendit les pas lents d’une personne qui écartait les épis de blé. Il retint sa respiration. Le silence se fit un moment. Un silence de mort. Il réalisa tout à coup que c’était trop calme, qu’il manquait quelque chose… Des oiseaux par exemple, c’est ça, il manquait des oiseaux. Il n’y en avait pas un seul dans le ciel.

– Bon Dieu, Bon Dieu, Bon Dieu…

De là où il se tenait il pouvait voir bien des choses. D’autres épouvantails ! Les autres épouvantails, plantés dans les champs, tournaient la tête vers lui. Il en était convaincu.

Soudain, il se sentit attraper par les épaules et soulevé du sol par une force inhumaine.

– Nouvelle… Peauuuuu !

***

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Né le 11 juillet 1990, Thomas Cachard dessine depuis tout petit. Arrivé au lycée, je me lance dans le manga. A la sortie du lycée, j’obtiens mon BAFA et travaille ainsi comme animateur en centre de loisirs pendant 5 ans. C’est lors de mes activités avec les enfants que j’ai commencé à raconter et inventer des histoires, puis à les mettre par écrit.
Concernant mes études, j’ai commencé après le bac par une licence sciences de l’éducation, que j’ai obtenu. Puis une année de préparation au concours d’entrée en école de Moniteur-Educateur. Echec. Une année en tant qu’apprenti libraire grâce à la CCI de Lyon et enfin, depuis janvier 2015, élève Aide-Soignant.
J’ai l’intention de continuer à écrire et de devenir écrivain, tant pour les adolescents que les adultes.